LE REPAS DES FAUVES de Vahé Katcha / Théâtre du Rideau Vert.

Le thé est fumant et un cake au citron trône sur la table autour de laquelle nous sommes rassemblés. Comme à l’habitude, nous sommes réunis dans la salle VIP du TNM mais aujourd’hui, il y a bien quelque chose de différent dans l’air. Juin 2015 est arrivé et avec lui notre ultime sortie culturelle « officielle ». Dans nos récents échanges, plusieurs ont insisté sur le « officiel ». C’est peut-être là une façon d’affirmer que ce n’est pas une fin en soi… La discussion s’amorce avec les impératifs reliés au voyage à venir. Puis, nous revenons sur le très apprécié spectacle Moi dans les ruines rouges du siècle. « Comment accompagneriez-vous un groupe de jeunes de 15 ans dans leur réflexion sur ce spectacle ? » Voilà l’amorce de notre propre discussion. Revenir sur les grands enjeux historiques qui jalonnent l’œuvre pour mieux en cerner les ancrages ; faire résonner les préoccupations des personnages dans notre monde actuel, y trouver des similitudes avec nos vies  personnelles, analyser les multiples dimensions scéniques pour mieux relever la diversité des procédés théâtraux. Autant de réponses que d’individu, autant de pistes pour notre propre réflexion, merveilleux reflet du chemin parcouru dans les quatre dernières années. Pour finir, nous reprenons les calendriers de nos sorties officielles passées et nous remémorons chacun des spectacles au programme. Les souvenirs des diverses représentations se confondent avec les sentiments qui nous habitaient à ces moments, comme autant de ponctuation dans notre propre vie. «Nous avons vu tout ça ! » Et oui, quel magnifique privilège…

Avant de quitter, quelques mots sur le Théâtre du Rideau Vert qui nous reçoit aujourd’hui. Nous assisterons en effet au spectacle Le repas des fauves. La Seconde Guerre mondiale et ses divers enjeux a souvent été l’objet de notre réflexion dans le passé, mais le texte de Vahé Katcha nous amène dans une avenue que nous n’avions jusqu’alors pas empruntée. Moment de théâtre impeccable et fabuleux tremplin vers la réflexion, comme en témoignent bien les phrases suivantes.

Ces quelques mots forment le point final du récit de nos sorties culturelles… mais je me permets d’ajouter : ce n’est pas une fin en soi !
Au plaisir,
Claudia

« Les meilleures pièces font réfléchir longtemps. L’idée du sacrifice, de la valeur de ma vie par rapport à celle des autres… Je ne crois pas que j’aurais le courage de me sacrifier, ni là valeur pour qu’on le fasse pour moi. C’est donc une quête que j’éviterais ici pour réussir à atteindre l’un ou l’autre. » -Quentin

« Quand l’humanité va mal, l’Homme prostitue les femmes. Et le public applaudit. Quelle belle ironie. Pour clore le parcours culturel, le projet nous offre comme dernière réflexion le pire et le plus réaliste portrait théâtral de l’humanité. Nous avons réappris à lire, à écrire, à compter, à parler. Il ne reste que l’étape la plus difficile : penser. Avec cette même humanité qui a comme passion de vendre tout ce qui lui passe par la tête. Notre prostitution continuelle est la plus grande comédie qu’il nous est donné de voir. » -Éléonore

« Merci Denise pour ton professionnalisme et ton sens du divertissement ! Les fauves sans repas se mangeraient entre eux, c’est comme, tel les magnats de la presse corrompus dévorent les livres de loi. » -Benjamin

« Les fauves bouffent la surface, surface texturée, mais cocasse, troublante et granuleuse. Avec du Wisky. » -Alexis

« Le repas des fauves est une pièce captivante, bien cousue et qui insère astucieusement une bonne dose d’humour dans un récit sérieux et troublant. C’est aussi une œuvre qui nous force à contempler comment nous agirions, nous, dans une telle situation : nous sacrifierions-nous noblement pour épargner les autres ou tiendrions-nous férocement a notre propre vie comme l’ont fait les personnages, succombant ainsi à notre instinct animal de survie? Le comportement de ces derniers suggère que la nature humaine est profondément ancrée dans le contexte hostile de la vie animale, où l’altruisme ne mène nulle part. Si l’Humanité est donc le royaume animal, quel (ou qui) est le repas, et qui sont les fauves? Cette pièce propose d’intéressantes pistes de réflexion » -Natasha

 

 

MOI DANS LES RUINES ROUGES DU SIÈCLE de Olivier Keimeid / Trois tristes tigres – Quat’sous

Réunis une fois de plus dans la salle VIP du TNM, nous prenons le temps d’échanger sur les derniers spectacles de notre parcours culturel. Nous avons amorcé la discussion autour de Cordâme + François Bourassa auquel nous avons assisté en avril dernier au Théâtre Outremont. Comme peu d’entre nous sont des musiciens émérites, nous nous sommes demandé comment appréhender l’analyse de cette représentation ? Quelles clés détenons-nous pour comprendre et échanger sur ce spectacle ? Quelles sont les avenues de réflexion qui s’offrent à nous ? Chemin faisant, chacun présente sa vision du travail des musiciens et expose les effets de cette représentation sur son univers intérieurs :  voyage en soi, révélateur d’émotions, de sensations et pensées qui vagabondent. Au passage, quelqu’un souligne l’unicité du lieu et de son public, espace peu fréquenté par le groupe depuis le début de ce projet.  Nous réfléchissons à ces barrages entre les gens que sont trop souvent la différence d’âge ou la classe sociale. La pertinence de se voir confronter à ce qui serait autrement demeuré hors de notre porté, ou de notre intérêt, et aller à la rencontre de l’Autre, d’un univers qui lui ressemble et qu’il adore et ainsi, découvrir, outrepasser la première impression, évoluer. C’est également cette rencontre de l’Autre qui semble être la plus révélatrice dans le fait d’assister à la représentation de Marcel poursuivi par les chiens interprétée par les patients partenaires de l’Institut en santé mentale de Montréal dans une mise en scène de Lorraine Pintal. Au-delà de la représentation, c’est la performance des acteurs qui frappe et émeut. Certains se disent impressionnés par leur travail et leur présence sur scène, d’autres se montrent touchés par leur vulnérabilité. Mais n’est-ce pas aussi un peu la nôtre ? Puis nos discussions nous amènent à réfléchir sur le concept même de la réussite ; qu’est-ce qui fait que nous avons réussi ? Y a-t-il une seule forme de réussite ? Qui décide si nous avons réussi ou non ? Au terme de cette discussion féconde à bien des niveaux nous nous rendons vers le Théâtre de Quat’sous où nous avons la chance d’assister au primé spectacle Moi dans les ruines rouges du siècle. La richesse de l’écriture d’Olivier Keimed, la justesse des acteurs, la puissance de cette histoire de vie bouleversante et l’abondance des enjeux politiques et humains qui y sont abordés sauront assurément nous guider dans une prochaine réflexion. En voici ici les prémisses.

« J’ai beaucoup apprécié la perspective du spectacle sur la vie en URSS et durant sa chute. J’ai été touché par la quête de Sasha et la réussite de ce dernier à fonder une famille comme celle qu’il aurait aimé avoir » -Quentin

« Le chagrin finit par faire de belles choses… » – Vladimir

«Cette histoire, comme l’Histoire en général, nous démontre que les humains sont perpétuellement soumis à la souffrance, mais que s’ils ont survécu c’est qu’ils ont vu une lueur d’espoir, bien qu’extrêmement distante par moments, qui justifiait cette souffrance. Cette lueur est, je crois, cristallisée par les derniers mots de Sacha : « … mais nous sommes ensemble ». Dans un monde où tout s’écroule, du mur de Berlin à l’identité d’une nation entière, d’être « ensemble » avec ceux qu’on aime est le dernier refuge, l’ultime sens à la vie. Une pièce audacieuse, poignante et remarquablement interprétée qui est dans mon esprit la version théâtre et URSS de l’excellent film Forrest Gump. » -Natasha

« Ce genre de pièce dont je sors muette. Ce genre de pièce où mes mots ne se trouvent plus, où disparaît ma parole. Dois-je retourner en Afrique, parce que je dois encore réapprendre à parler! Ce moment où tu vois ces éclairs de théâtre où tout est si bien dit, avec le corps, la couleur des murs et la répartie des personnages. Tout y est, petites et grandes catastrophes humaines. Ce moment où, après ce rituel (que j’ai toujours trouvé étrange) d’applaudissements, tu dois rentrer pour écrire toi-même une pièce qui doit dire quelque chose. Mais tu ne sais plus comment dire. Tout a été dit, même dans les silences. Je veux retrouver la parole dans les silences de Sacha.» -Éléonore

«Un portrait pognant d’une famille au sein du démantèlement soviétique ; il n’y a rien de plus vrai pour expérimenter la douleur et la force de l’amour. » – Benjamin

« Il y a les révolutions, les idéaux, la grandeur, le rang et la guerre comme des brindilles près d’un amour après lequel tout s’arrête. » -Alexis

« Étrange paradoxe. Une pièce relatant une histoire individuelle pour illustrer l’histoire collective d’une société où la collectivité à occulté l’individu. Parce que « Moi dans les ruines rouges du siècle », c’est tout à la fois. « Moi dans les décombres d’une vie de famille », « Moi dans les émois adolescents », que « Moi au cœur de la destiné d’un peuple entier ». C’est les tribulations d’un seul homme qui se font l’écho des tremblements de terre sociaux et historiques qui ont jalonnés 30 ans d’histoire soviétique. Et c’est drôlement réussi. » -Juliane

 

CORDÂME + FRANÇOIS BOURASSA – LIEUX IMAGINÉS / Théâtre Outremont

Il y avait quelque temps déjà que nous ne nous étions pas retrouvés pour échanger sur les

diverses sorties qui ont ponctué le parcours culturel. Les opportunités de réflexion et de partage se font donc nombreuses : nous revenons sur Sœurs de Wajdi Mouawad, nous partageons nos impressions sur Le journal d’Anne Frank et certains présentent leur expérience avec les jeunes du projet Ma fenêtre sur le théâtre. Grande Écoute du Théâtre PàP et Richard III présenté récemment au TNM sont également évoqués. Enfin, nous prenons le temps d’aborder les questions d’actualités entourant la grève étudiante. Tous sont touchés de près par cette réalité et la discussion de groupe permet à chacun de consolider sa position sur le sujet. Nous quittons ensuite le TNM pour nous rendre au Théâtre Outremont où nous avons la chance d’assister  au concert de Cordâme + François Bourassa – Lieux imaginés. L’ambiance est feutrée dans le petit Outremont et les talentueux musiciens nous offrent une performance solide et inspirante. Jean-Félix Mailloux présente ses compositions, qu’il porte lui-même à la contrebasse, accompagné de Marie-Neige Lavigne au violon et de François Bourassa au piano. L’artiste passionné semble faire corps avec son instrument et sa musique nous transporte dans un univers jusqu’ici inexploré dans le cadre du projet. Une superbe soirée.

« Un tout petit théâtre. Quelques spectateurs. Trois musiciens de Jazz. Ce fut agréable de retrouver cette élégance, cette intimité qu’on tend à égarer aujourd’hui. » – Vladimir

« C’était agréable de voir ces musiciens fébriles, bizarres, talentueux. Le regard espiègle du contrebassiste appelant le pianiste au jeu, puis la violoniste qui ajoute une mélodie douce et incisive. On se perd dans une tempête sonique parfaite, où timbres et registres s’entremêlent et se superposent, créant harmonies et dissonances. La musique est le langage le plus éloquent et le plus envoûtant. » -Natasha

« Même si je ne suis pas une grande experte en musique, j’ai grandement apprécié la performance. Je me suis laissé emporter par les jolies mélodies et belles énergies des musiciens. » – Justine

« Alors que s’approchent de plus en plus rapidement les deadlines de mes travaux scolaires et avec eux le stress de ne pas terminer à temps, la musique enivrante de Cordâme et François Bourassa me permit, l’espace d’un instant, d’oublier mes troubles et de me laisser bercer par la virtuosité des trois musiciens et l’originalité rafraichissante de leurs compositions. » -Quentin

« C’est une des premières fois que j’ai été captivé par ces gens et ces instruments. Ces compositions, même si ça sonne « cliché » font réellement voyager. » -Nadjib

« Un temple. On ne pense plus à s’asseoir entre une contrebasse et un piano pour prier. Oui, prier : prendre le temps de se faire entendre et écouter, pour vrai. Nous avons besoin de ces moments de flottement, spécialement ces temps-ci, pour mieux retomber, mieux retoucher la terre et recommencer à marcher. Les gens ne vont plus assez se recueillir dans les temples. » -Éléonore

« La musique fait voyager : une phrase aux allures de lieu commun, au sens mâchonné par les proses paresseuses. Pourtant, il y a de ces soirées, de ces instants volés entre une contrebasse, un vibrato de violon et un dos de pianiste frissonnant, où le sens premier nous revient, doux, léger. Où le voyage retrouve le chemin de nos oreilles. On ferme les yeux, on écoute, on voyage. » -Juliane

« Bleu, jaune, rouge, vert ; j’en ai entendu de toutes les couleurs. Vive le Québec ; vive le monde ; vive la musique ! «  -Benjamin

« Comme un échange sympathique qui parfois m’échappait, mais qui certainement, toujours planait. Fusion berceuse et douceur naïve. Joie. » -Alexis

 

GRANDE ÉCOUTE de Larry Tremblay / Théâtre PàP – Espace Go

Pour cette sortie de mars, tous sont conviés à assister à la représentation de Grande Écoute de Larry Tremblay mise en scène par Claude Poissant. C’est soir d’avant-première et la fébrilité est palpable dans le hall de l’Espace Go. C’est avec un grand bonheur que nous prenons place et entrons dans le grand jeu de cette représentation, aux premières loges de la mascarade. Les fabuleux mots de Tremblay, l’excellent jeu des acteurs, la richesse des thèmes abordés, tout dans cette œuvre décalée nous nourrit dans une réflexion sur la propension de notre époque à porter l’instantanéité au rang des incontournables, la nécessité d’exister dans le regard de l’autre comme preuve de sa propre valeur. Rires, malaises… et pur plaisir ! C’est l’unanimité au sein du groupe : voilà assurément l’une des grandes pièces de la saison, une oeuvre qui saura porter longuement notre réflexion tant d’un point de vue théâtral que social.

« Cette pièce est réellement bien écrite. Chaque phrase est riche de détails qui à première vue ne font pas vraiment sens, mais mis côte à côte forment une pièce profonde en sens » – Nadjib

«Une pièce dérangeante et divertissante. La phrase qui me vient en tête est ‘I cry the tears of a clown’ : le personnage principal carbure au sarcasme et à l’artifice, car le cynisme du monde dans lequel il vit lui a dérobé la possibilité d’une existence digne et humaine. Drôlement tragique et tragiquement drôle. » – Natasha

« Je me suis dilaté la rate à force de rire de la bile ! » – Benjamin

« «NOUS SOMMES DU COMPOST. Nos révolutions, nos idées, nos colères, nos hypocrisies, nos crimes, nos débats, notre courage, tout, tout, tout a déjà été pensé, tout est recyclé. Et ces mêmes histoires, ces mêmes vies, vécues par des milliers de personnes, on nous les raconte à coup de sensationnalisme dans les talk-shows, again and again. Sourire, applaudissements. Dans une farandole de « Oh » et de « Ah », nous écoutons ces histoires comme si c’était du jamais vu. C’est fascinant. Il n’y a que l’art qui peut reprendre ces mêmes histoires, ces mêmes sujets en nous faisant oublier que ce que l’on admire et ce que l’on croit entendre pour la première fois, c’est du COMPOST.» -Éléonore

« Ce qui m’a le plus marqué de Grande Écoute, ce sont les dialogues surréalistes entre l’intervieweur et les différents invités. L’enthousiasme télévisuel mêlé à l’accentuation théâtrale, ainsi qu’à l’apparent franc-parler des personnages donne des scènes très déconcertantes, mais aussi très drôles »- Quentin

 

LE JOURNAL D’ANNE FRANK d’Eric-Emmanuel Schmitt / TNM
et les rencontres avec les jeunes de Ma fenêtre sur le théâtre.

En ce mois de février, tous sont conviés à assister à la représentation du Journal d’Anne Frank de Eric-Emmanuel Schmitt dans une mise en scène de Lorraine Pintal. L’œuvre trouve une résonnance toute particulière pour le groupe qui, dans le sillage du voyage de l’été 2013, a pu réfléchir sur les difficiles questions entourant la Shoah. Ainsi, au-delà du raisonnement sur les enjeux dramaturgiques et esthétiques inhérents à cette œuvre marquante présentée sur les planches du TNM, c’est aussi le devoir de mémoire qui refait surface. Parallèlement à la représentation et dans le but de partager l’expérience vécue lors du séjour en Pologne, les jeunes du projet ont été invités à venir à la rencontre des participants de Ma fenêtre sur le théâtre. Ce projet porté par le TNM permet à des jeunes d’écoles montréalaises défavorisées d’avoir accès aux coulisses du théâtre, de se familiariser avec les codes de la scène et d’assister souvent pour la première fois à un spectacle de théâtre. C’est donc réuni autour d’un dîner que les échanges se sont amorcés, d’abord timidement il est vrai. Comment aborder ce difficile moment de notre histoire ? Que savons-nous de cette période ? En quoi la vie d’Anne Frank nous rejoint-elle ? Autant de questions posées qui ont permis de dénouer la gêne, de construire un pont entre les individus et de provoquer un entretien riche à bien des niveaux. Les jeunes du projet Avoir 20 ans en 2015 ont pris le temps d’un dîner les rôles de médiateur en partageant leur expérience autour de la visite du camp de concentration d’Auschwitz. Ils ont été amenés à provoquer le questionnement, à susciter la réflexion, à animer le débat. L’expérience fut certes enrichissante pour les participants de Ma Fenêtre sur le théâtre, mais la rencontre fut certainement des plus formatrice pour les jeunes d’Avoir 20 ans qui ont trouvé en cette occasion l’opportunité unique de se positionner comme passeurs, de transmettre la richesse de leur expérience et de leurs apprentissages au sein du projet.

 

SOEURS de Wadji Mouawad / Théâtre d’Aujourd’hui

En cette froide soirée de janvier, nous nous retrouvons au Théâtre d’Aujourd’hui pour assister à la représentation de Sœurs de Wajdi Mouawad. Il faut dire que chacun a eu la chance de rencontrer le metteur en scène lors de son récent passage à Montréal. En effet, et comme chaque année depuis le début de l’aventure, Wajdi prend le temps de rencontrer individuellement tous les jeunes. Ces espaces d’échange sont les lieux de discussion toute personnelle sur les questions entourant le projet, mais plus largement sur toutes les préoccupations qui habite les uns et les autres. Il y a donc quelque chose d’unique à être présent pour cette représentation. L’œuvre de ce grand créateur résonne d’une façon toute particulière pour nous qui pouvons reconnaître l’homme dans les inspirations et les préoccupations de l’artiste. Il était sincère le plaisir d’être là et ce moment partagé fut certainement un important levier pour de précieuses réflexions à venir comme en témoigne les phrases suivantes.
« La douleur du déracinement trouve consolation dans la douceur de quelques mots justes et la chute de quelques larmes. Après la colère l’amour; révolte puis poésie. » -Alexis

« Qui a eu le culot d’inventer le mot «condoléances»? Qui s’est donné le pouvoir de transformer le deuil en lente humiliation? Cette formule de fausse sympathie ne se suffit pas à elle-même, il faut y rajouter des adjectifs superlatifs : «Mes plus sincères condoléances.» Ce ne sont que des réflexes lancés aux enterrements, réflexes dénués de réelle empathie. Enfilés les uns après les autres, ils forment un collier d’incompréhension que porte l’endeuillé. Ce ne sont pas des mots qui comprennent la douleur. Si j’amorce cette réflexion, c’est parce que Wajdi a le don d’écrire les mots qui comprennent la douleur. Le texte de «Sœurs» me l’a prouvé, une fois de plus. » -Éléonore

«Sœurs est d’un lyrisme cru et généreux et réussit à mettre le doigt en plein dans cette plaie universelle qu’est le vide identitaire, que ce dernier soit culturel, social, spirituel, ou autre encore. Mais le thème qui surgit dans cette pièce est avant tout celui du langage : premièrement (et sans grande surprise) les mots de Wajdi sont d’un pathos brûlant; une phrase n’a à peine fini de résonner qu’une autre tout aussi fracassante la succède. La langue, tel un iceberg, porte une importance insoupçonnée, et sa disparition ne peut être évitée que par la forte volonté d’une collectivité. Au final, avec Sœurs Wajdi nous rappelle comment les mots sont à la fois indéniablement puissants et extrêmement fragiles. »
-Natasha

“L’immortalité des instants perdus” – Soeurs
Une jolie phrase, comme quoi les petites choses, bien qu’éphémères, peuvent être grandioses et infinies. -Vladimir
« Je n’ai pas de grande sœur, j’ai vu ce qu’est le sacrifice de soi imposé par les autres, j’ai vu ce que c’est ce type de grande sœur. » -Nadjib

« La neige tombe ici et dehors, il faisait chaud dans le théâtre. Un beau message d’espoir et d’humanité. Merci pour tout ! » -Benjamin

« Tout était si beau. À mes yeux, à mes oreilles, à mon esprit… L’écriture de Wajdi Mouawad et la performance d’Annick Bergeron m’ont plus qu’un peu émue, je l’avoue. » – Justine

« La performance d’Annick Bergeron était remarquable. » -Quentin

« Qui y’a-t-il pur se préoccuper des hoquets, des sanglots ravalés, des socles en pierre ? Qui y’a-t-il pur tendre l’oreille et entendre le chant d’un instrument brisé ? Qui y’a-t-il pour chuchoter le mot « femme » à une sœur devenue une mère trop tôt ? Quel mot doux pour apaiser les exils oubliés ? Dans quelle langue consoler celles qui ne peuvent plus pleurer ? Qui peut comprendre ? « -Juliane

 

BNLMTL 2014 « L’avenir (looking forward) » / Musée d’art contemporain de Montréal

En ce 20 décembre, nous nous retrouvons devant les portes du TNM. Les échanges vont bon train et plusieurs se sentent à la frontière entre l’essoufflement d’une session chargée et la frénésie des fêtes qui approchent. Aujourd’hui nous avons la chance de visiter le Musée d’art contemporain de Montréal qui accueille l’édition 2014 de la Biennale de Montréal et son exposition L’avenir (looking forward). Pour nous la visite ce fait en deux temps. Nous nous donnons d’abord une heure pour arpenter les lieux et nous imbiber des œuvres en présence. Nous revenons ensuite dans nos quartiers généraux du TNM le temps de discuter du voyage à venir et des préparatifs qui y sont reliés, mais également de notre perception des différentes œuvres rencontrées au Musée. L’exposition prend une toute nouvelle dimension dans les yeux de chacun, certains ayant accroché sur des aspects ignorés des autres. Au final, mettre en commun notre vision des choses ouvre notre regard et l’envie d’y retourner se fait plus forte. Enfin, la thématique de l’exposition nous amène à réfléchir nous-mêmes à l’avenir qui nous attend, notre avenir individuel, mais surtout sur l’Avenir tel que nous le concevons. C’est cette réflexion qui fait l’objet des phrases suivantes. Les mots sont éloquents.
« Quand j’avais 15 ans et j’ai commencé le projet, je me souviens que j’avais l’impression de me tenir au seuil de la porte de mon avenir. Je m’imaginais à 20 ans. Je me voyais grande, mature, cultivée, brillante…Maintenant que le projet tire à sa fin, je ne peux pas m’empêcher de sourire en pensant à tout ça. On grandit sans s’en rendre compte…on court vers l’avant, effrénée, le souffle court, les yeux pétillants. L’avenir pour moi n’est ni noir ni rose. J’espère pouvoir confronter ce qui vient avec courage, clairvoyance et une compassion pour les autres et ce, même quand dans le monde tout va mal. » Anne-Marie.

« L’avenir c’est une rose qui fane sur une montagne de déchets, un baiser gelé sur une peinture de la renaissance, une coupe de vin entre cadavres. » Benjamin

« Je n’aime pas penser à l’avenir. C’est se faire croire qu’on sait quelque chose qui ne peut absolument pas se prédire. C’est essayer de savoir ce qu’on ne saura pas. L’avenir est une excuse que l’on prend pour s’éviter des responsabilités : « On verra bien ce que l’avenir nous réserve. » L’avenir ne nous réserve rien. C’est sur ce principe qu’il faut s’appuyer pour se permettre d’agir, maintenant. Ou, du moins, pour se permettre de penser. » – Éléonore

« L’exposition L’avenir du MAC m’a beaucoup fait réfléchir sur le futur et nous avons pu discuter des œuvres et des perspectives d’avenir entre nous. Ce fut une discussion marquée de beaucoup de pessimisme. Je trouve bien triste que la jeunesse envisage son avenir aussi sombrement. Espérons que les œuvres à caractère plus positif ne seront pas utopistes, mais bien réalistes. Peut-être que c’est à nous, la jeunesse, de construire notre futur, pas comme nous pensons qu’il sera, mais bien comme nous voudrions qu’il soit. » -Quentin

« Une exposition sur l’humanité du présent qui essaie de se voir maintenant, et qui regarde une humanité du passé qui imagine celle du futur. En y songeant maintenant, je trouve intéressant qu’aucun artiste n’ait essayé d’aborder la question de notre futur à nous, celui des présents non advenus. Si on est amusé par les projections que faisaient nos parents et nos grands-parents, on ne se questionne pas sur le vide total qu’il y a devant nous. » -Alexis

« Impossible de savoir ce que l’avenir nous réserve. Il ne serait pas invraisemblable de voir les problèmes écologiques, économiques et sociaux qui accablent l’Humanité présentement s’exacerber dans le futur. Pourtant, en envisageant l’avenir je ne vois pas de souffrance; je ne vois que des possibilités, des opportunités, des pages blanches sur lesquelles (presque) tout peut être écrit. J’accepte cet optimisme aveugle à bras ouverts, et ce malgré qu’il est injustifié, voire totalement irrationnel. Je crois que c’est un réflexe humain. Nous le devons à nous-mêmes d’imaginer nos vies heureuses. » -Natasha

« Le coeur battant, les pas timides, on avance vers un avenir inconnu. On angoisse. On doute. On tente de le prédire, de le forger selon son gré. Et puis quoi ? On demeure impuissant, ignorant complètement ce que les jours prochains nous réservent. Mais c’est bien cet avenir encore secret, parfois prometteur comme sombre, ce désir acharné de le décrypter, de le découvrir qui nous poussent à persévérer, à continuer, et qui font battre notre coeur.
P.S. Encore là, espérant que cette attente et cette inquiétude ne sont que le reflet de mon jeune âge… » -Vladimir

 

AVANT LA RETRAITE/ Le Groupe de la Veillée/ Théâtre Prospéro

En ce mercredi de novembre, je retrouve les jeunes dans le hall du Théâtre Prospéro. Le groupe assistera au travail du Groupe de la Veillée qui se penche cette fois sur l’œuvre percutante de Thomas Bernhard, Avant la retraite. Catherine Vidal met en scène la sombre mécanique d’une cérémonie en l’honneur d’un défunt haut dignitaire du IIIe Reich. En arpentant le souvenir de Rudolf et de ses deux sœurs, c’est toute la question nazie qui refait surface dans cette œuvre qui expose l’autre versant des sinistres évènements reliés à la Shoah. La représentation est suivie d’une rencontre entre l’équipe de création et le public. En plus des explications des créateurs sur leur processus, les grands enjeux qui traversent l’œuvre de Bernhard sont abordés d’un point de vue philosophique et dramaturgique. Une question fondamentale est soulevée : est-ce que le théâtre a encore le pouvoir d’atteindre le politique ? Chose certaine, l’œuvre portée par le Groupe de la Veillée prouve une fois de plus qu’il demeure assurément un provocateur de réflexions nécessaires, l’éclat qui nous frappe l’esprit et qui nous forge la pensée. Voici en mot ce qui habite chacun de nous au terme de cette inspirante rencontre.

«Dernière image qui me reste du spectacle, un écho : le visage figé de Marie-France Lambert, presque un portrait victorien sur scène. Il regarde le public pour lui rappeler son déni, mais surtout, pour lui signifier que cette époque que l’on croit si loin n’est pas terminée. Nous sommes toujours ces postnazis qui ignorons volontairement les massacres. Pendant que nous croyons que l’Holocauste est terminé, les scènes de théâtre nous disent que les Holocaustes n’ont jamais de fin.» -Éléonore

« Quelle tragédie que notre terre ! Ces souvenirs vont nous tuer. Rien de tel que ces hommes qui se vengent contre ce monde qu’ils n’ont pas choisi. » -Benjamin

«Je sors perturbée de cette pièce qui met en lumière des personnages tordus et qui nomme des choses qu’on ne veut toujours pas entendre. Le nationalisme, la terreur, l’hypocrisie, le mutisme…que des sujets inquiétants qui s’appliquent aux Montréalais de 2014. Le personnage de Clara était, je trouve, particulièrement fascinant. Animé à la fois par une haine et une impuissance extraordinaire, c’est elle qui donne toute la valeur et la complexité au spectacle. C’est une force immobile et silencieuse qui nous rappelle que nous avons le pouvoir de dénoncer. » -Anne-Marie

« Comme ils sont terribles ces «étrangers» que je n’est jamais vu. Et tous ces monstres qui peuplent mes nuits. La lumière dévorera mon monde avec les ombres alors ce sera moi le monstre, mais ça, je ne le saurai jamais. » -Alexis

« Ce que j’ai vu c’est une pièce pleine de symboles forts, un message sur le thème du nazisme après la guerre, une façon de montrer au monde que certains sont encore convaincus de la justesse des idées nazies, malgré leur comportement exemplaire en société. En fait, ce qui nous fait peur en ce qui a trait au nazisme, ce n’est pas l’étendue de la violence, l’aboutissement de leurs idées, mais le fait qu’ils sont aussi humains que nous le sommes. C’est la réalisation que nous appartenons à une espèce qui est véritablement capable de tout.» -Nadjib

« J’ai senti que la pièce était comme un long cri de révolte d’un humain à un autre. Les personnages représentent différentes rages auxquelles on peut s’identifier ou du moins, qu’on peut reconnaître. On peut tous se sentir comme Rudolph, Vera ou Clara face à nos convictions, qu’elles soient assumées, non avouées ou cachées, ou devant lesquelles on est impuissant. » -Justine

« Pour un germanophile comme moi, l’image troublante d’une réalité occultée, celle de la survie de l’idéologie nazie, présentée par En attendant la retraite, amène des réflexions nécessaires sur la culture germanophone, qui, je l’espère, a aujourd’hui bien changé. »
-Quentin

«Dernière image qui me reste du spectacle, un écho : le visage figé de Marie-France Lambert, presque un portrait victorien sur scène. Il regarde le public pour lui rappeler son déni, mais surtout, pour lui signifier que cette époque que l’on croit si loin n’est pas terminée. Nous sommes toujours ces post-nazis qui ignorons volontairement les massacres. Pendant que nous croyons que l’Holocauste est terminé, les scènes de théâtre nous disent que les Holocaustes n’ont jamais de fin.» -Éléonore

 

TROIS /Orange Noyée/Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

Pour cette sortie d’octobre, les jeunes sont en compagnie de Richard Thériault et se rendent au Théâtre d’Aujourd’hui afin d’assister à la générale de Trois de Mani Soleymanlou. Monologue autobiographique, rencontre entre deux complices et paroles collectives portées par une cinquantaine d’acteurs de divers horizons, la trilogie de Soleymanlou porte un questionnement sur l’identité, celle qui nous caractérise et que nous tentons tous de définir. Comme en témoignent ces quelques mots, la représentation n’est pas sans provoquer la réflexion…

« J’ai sincèrement harcelé mon entourage pour qu’il aille voir ce spectacle. Mani, Manu, et leurs quarante autres compagnons soulèvent avec le rire des questions pertinentes sur le multiculturalisme, l’immigration, l’émigration. Où se situer quand on vient de partout et de nulle part à la fois ? Où se trouvent les limites de chaque culture, comment celles-ci peuvent se retrouver menacées par une autre ? J’ai vu la totalité de la trilogie deux fois et la deuxième pièce (Deux) trois fois. C’est pour dire. Mani marie-moi. Je pourrais écouter ton « Franchement Soleymanlou » toute l’année. (mais en attendant, j’écoute Gilbert Bécaud en boucle…) – Éléonore

« Un et Deux étaient captivants, particulièrement par les propos à la fois comiques et contemplatifs du personnage principal et de Manny, qui les disaient d’un débit quasi névrosé. Le thème de l’identité culturelle était central dans la pièce, et Soleymanlou l’abordait d’une manière à la fois universelle et spécifique au contexte canadien. Cependant, il y avait plusieurs longueurs et bouts décousus, particulièrement dans Trois et on tournait souvent autour du pot, thématiquement parlant. Bref, ce spectacle était essentiellement intéressant, mais manquait de cohésion et de concision. » – Natasha

« Il peut m’arriver d’être carrément atterré par l’idiotie du genre humain. Dans ces moments l’idée de forger un monde meilleur et en paix me paraît aussi farfelue que d’essayer d’apprendre à des araignées à tracer des courbes de fonction tangentielle dans leur toile. Mais il arrive aussi, certains jours, comme celui où je suis allé voir la trilogie de Mani Soleymanlou, où une lueur d’espoir m’apparaît. Ces pièces illustraient comment, sans savoir vraiment d’où on vient et où on va, on peut être certain d’une chose, c’est que nous sommes tous pareils malgré nos dissemblances. « – Alexis

 

BEING AT HOME WITH CLAUDE / TNM

L’automne est maintenant à nos portes et avec lui le retour des sorties culturelles du projet. Pour lancer cette dernière année du parcours d’Avoir 20 ans en 2015, les jeunes et leur famille se réunissent pour assister à la représentation très attendue du texte de René-Daniel Dubois. L’équipe du TNM accompagnée de Richard Thériault est sur place pour accueillir le groupe et pour amorcer le dialogue autour de cette œuvre phare de la saison théâtrale montréalaise. Voici quelques réflexions posées à l’issue de la représentation.

« Being at Home With Claude nous paraîtrait un peu trash si on ne lisait que la synopsis : meurtre ‘gore’ passionnel, prostitution crasse, étude pseudopsychanalytique d’un personnage, tout cela mis dans le contexte de la ferveur nationaliste du Montréal des années 60… Mais la pièce transcende ces prémisses. Being At Home With Claude, c’est avant tout une épopée d’émotions brutes et complexes, c’est l’effervescence absolue de l’amour puis sa chute tragique, et c’est des acteurs sérieusement doués qui donnent une intensité remarquable à un drame profondément humain. » -Natasha

« Malgré la prestation admirable de Benoit McGinnis, je suis refroidie par l’allure un peu « téléroman » de la pièce. Serait-ce les décors, tellement réalistes qu’on se croirait sur un plateau de tournage ? Le langage du théâtre est tellement grand, tellement rempli de possibilités que me je dis qu’il faut l’amener plus loin que dans la représentation réaliste. »
-Éléonore
« Je sais une chose, c’est que cette pièce m’a donné envie d’aimer. C’est aussi, à bien y penser, vraiment étrange qu’un amour ayant mené à un meurtre si sordide puisse m’inspirer de la beauté. Le fait est que l’amour c’est autant la souffrance que le plaisir et il est d’autant plus beau qu’il fait mal. C’est une chose que René-Daniel Dubois a très justement illustrée dans son texte. » – Alexis