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Photo : Jean-François Gratton / Une communication d'orangetango
Le choc des titans, incarnés par Marie-Thérèse Fortin en Elizabeth I et Jean-François Casabonne dans le rôle de Shakespeare




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Elizabeth, roi d'Angleterre

DU 15 JANVIER AU 9 FÉVRIER 2008
SUPPLÉMENTAIRE LE MARDI 12 FÉVRIER, 20 H
Durée du spectacle : 1 h 50 minutes, sans entracte

De Timothy Findley
Traduction René-Daniel Dubois
Mise en scène René Richard Cyr

  1. Mot de l'auteur
  2. Lectures suggérées
  3. 1601


Mot de l'auteur

Auteur de douze romans et de deux recueils de nouvelles, de pièces de théâtre, de scripts pour le cinéma, la télévision et la radio, lauréat à deux reprises du prix du Gouverneur général du Canada, récipiendaire du City of Toronto Book Award, officier de l’Ordre du Canada, chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres de France, traduit en quinze langues, Timothy Findley compte hors de tous doutes parmi les plus grands écrivains canadiens anglais du siècle dernier avec Margaret Atwood, Alice Munro et Mordecai Richler

La pièce Elizabeth, roi d’Angleterre est née du désir de trouver une réponse à cette énigme qui durant des années m’a captivé : dans le théâtre élisabéthain, les femmes n’avaient pas la permission de monter sur les planches, les personnages féminins étant plutôt défendus par des garçons qu’on avait surnommés « boy-actors » – de tout jeunes… garçons-filles, en quelque sorte – mais alors… qui donc jouait les rôles féminins exigeant une maturité et une profondeur hors de portée pour d’aussi jeunes hommes? Qui donc jouait Cléopâtre, par exemple? Qui jouait Lady Macbeth? Et la veuve du roi Edward, dans Richard III, Margaret la folle? En plus des garçons-filles, il me semblait en somme qu’il avait donc bien dû exister aussi des acteurs ayant depuis un bon moment passé le cap de la jeunesse et qui avaient, eux, les moyens de s’attaquer à des rôles féminins aussi forts et aussi exigeants que ceux-là. Sans de tels hommes, Shakespeare aurait-il même songé à créer de pareilles femmes?

 

C’est en suivant ce chemin que j’en vins à imaginer un acteur dans la force de l’âge, créateur de grands personnages féminins de Shakespeare – Ned Lowenscroft. Réfléchissant ensuite à toute la vaste question de l’affrontement entre les sexes, je me souvins qu’Elizabeth avait coutume de faire référence à elle-même comme à un « Prince d’Europe » et qu’elle a même affirmé un jour que pour conserver son trône et continuer de régner sur l’Angleterre, elle avait dû se résoudre à être davantage homme que femme. Tout à coup, une expression me passa par la tête. « Elizabeth Rex » : « Le roi Elizabeth ». C’est ainsi que m’apparut la possibilité d’un affrontement théâtral de première magnitude – entre d’une part une femme qui tout au long de son règne a joué le rôle d’un homme et, de l’autre, un homme qui tout au long de sa carrière théâtrale a interprété des femmes. Pour tirer le meilleur parti possible de cette rencontre, il me sembla que la rencontre devait avoir lieu à un moment fatidique, crucial pour les deux personnages à la fois. Un moment où, tandis que la reine sentirait de manière tout particulièrement urgente la nécessité de renouer avec sa propre féminitude, l’acteur, lui – pour une raison qu’il me resterait à découvrir –, ressentirait un immense besoin de la force entière de sa masculinité. Dans le cas d’Elizabeth, l’histoire me fournissait justement un tel moment : deux ans avant sa mort, son amant, Robert Devereux, comte d’Essex, fomenta une rébellion contre elle. Si Elizabeth, le monarque, avait le devoir de le condamner à mort, qu’en était-il d’Elizabeth, la femme? Dans le cas de l’acteur, la fiction pouvait parfaitement prendre le relais et le faire souffrir, lui, d’une maladie qui à cette époque s’avérait souvent mortelle – la syphilis : cet acteur-là était-il suffisamment homme pour faire face à l’imminence de sa propre mort? L’histoire m’offrait encore un autre point d’appui : Essex, enfermé à la Tour de Londres, devait être décapité à l’aube du Mercredi des cendres de 1601. Or, nous savons que la veille de sa mise à mort, le Mardi Gras, donc, Elizabeth fit appeler Shakespeare et sa troupe – les Hommes du Lord Chambellan – afin qu’ils jouent pour elle dans un de ses palais : elle avait grand besoin de se distraire du tourment causé par la décision que son devoir royal lui imposait. Nous ignorons quelle pièce fut représentée ce jour-là – j’avais donc toute la liberté souhaitée pour décider que ce serait Beaucoup de bruit pour rien : Elizabeth ne pourrait qu’être profondément touchée par le personnage de Béatrice, une des femmes les plus fortes et les plus indépendantes de tout le répertoire shakespearien. J’étais donc tout à fait en mesure de dessiner une reine intriguée par l’acteur qui prête vie à une femme aussi remarquable.

Autre piste historique fascinante : le noble enfermé en compagnie d’Essex pour avoir participé à la rébellion avortée n’était nul autre que Harry Wriothseley, comte de Southampton – le riche mécène soutenant Shakespeare et, selon certains, le grand amour de sa vie. Shakespeare, qui à cette époque est en train d’écrire Hamlet, nous est présenté ici comme travaillant aussi à son Antoine et Cléopâtre – une pièce qui n’a jamais été jouée du vivant d’Elizabeth : plusieurs spécialistes croient que ce délai a été occasionné par le fait que la pièce était vraiment beaucoup trop clairement évocatrice de l’histoire d’amour entre Elizabeth et Essex pour qu’une création soit envisageable du vivant de la reine. Ce qui finit par surgir de toute cette grange bourrée de contradictions et de conflits émotionnels fut le sentiment que ni le sexe ni l’orientation sexuelle, ni la politique ni l’ambition n’importent finalement autant que l’intégrité. Au moment où le Mardi Gras se transforme en Mercredi des cendres, une reine, un acteur et un auteur doivent, chacune, chacun, affronter ce qu’elle ou il est véritablement et découvrir sa propre manière de faire face à l’inévitable. C’est un écho du conseil que formule Polonius dans Hamlet : « Et ceci, par-dessus tout, sois fidèle au véritable toi-même. » Ou encore, comme Glenn Gould allait me le dire un an avant sa mort : « La seule chose qui importe, c’est que tu deviennes toi-même. »

Timothy Findley, Stratford, Ontario, juin 2000
(traduit de l’anglais par René-Daniel Dubois)






Lectures suggérées

Les livres, les films et les pièces consacrées à Elizabeth 1ère et à Shakespeare sont innombrables. Qu’on se rappelle seulement qu’en novembre 1999 le TNM présentait la Marie Stuart de l’Italienne Dacia Maraini, libre adaptation de la pièce de Schiller dans laquelle Marie et Elizabeth, incarnées par Pascale Montpetit et Anne-Marie Cadieux, se livraient à un combat de titans. Au cinéma, la reine vierge est apparue récemment sous les traits de Cate Blanchett, mais aussi de Judi Dench dans le film Shakespeare in Love, qui mettait aussi en scène une rencontre entre Elizabeth et Shakespeare. S’il nous fallait recommander un seul ouvrage sur Elizabeth, ce serait celui de Jane Dunn intitulé Elizabeth & Mary – Cousins, Rivals, Queens paru chez HarperFlamingoCanada, mais pas encore traduit en français. Et puis, en ce qui concerne Shakespeare, comment passer sous silence la monumentale biographie de Jean-Marie et Angela Maguin parue chez Fayard et l’essai passionnant de René Girard intitulé Shakespeare. Les Feux de l’envie, publié chez Grasset. Et si vous souhaitiez revenir à l’œuvre de Shakespeare, l’édition bilingue de ses Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, publiée sous la direction du traducteur Jean-Michel Déprats, est devenue un incontournable… en attendant le jour où un éditeur aura la brillante idée de publier enfin les traductions de l’auteur de théâtre et romancier Normand Chaurette, qui ont été entre autres été jouées au TNM.  

D'autres lectures autour d' Elizabeth roi d'Angleterre sont suggérées sur le site de Renaud-Bray






1601

ELIZABETH : LE CRÉPUSCULE D’UNE SOUVERAINE

En 1601, le règne d’Elizabeth tire à sa fin. Née en 1533, la fille d’Henri VIII et de la pauvre Anne Boleyn, mise à mort pour adultère, règne sur l’Angleterre depuis 1558. Sa cousine, la catholique Marie Stuart, fut décapitée sous ses ordres il y a déjà quatorze ans. Si elle a eu des favoris, dont les plus célèbres furent Robert Dudley et le comte d’Essex, qu’elle dut se résoudre à condamner à mort pour trahison, la reine vierge ne s’est jamais mariée, en dépit des injonctions du Parlement, et n’a pas eu d’enfant. C’est pour cette raison que le fils de Marie Stuart lui succédera sur le trône sous le nom de Jacques 1er et régnera à partir de 1603, et ce durant 22 ans. L’ère élisabéthaine demeure l’une des périodes les plus heureuses de l’histoire d’Angleterre, l’essor général du pays ayant correspondu à l’épanouissement d’une civilisation et notamment d’une littérature brillante. Grande amoureuse des arts, Elizabeth a pris sous son aile quantité de compositeurs, tels William Byrd, Orlando Gibbons et Thomas Tallis. Et durant les dix dernières années de son règne, Shakespeare signe les grands drames historiques qui flatteront l’orgueil national des Anglais et dont certains sont inspirés des conflits que vit la cour d’Angleterre.

 SHAKESPEARE : DEUILS ET DÉSILLUSIONS

Dans la pièce de Timothy Findley, il est dit que Shakespeare, au moment où il passe la nuit en compagnie d’Elizabeth 1ère, inspirée par les amours de la reine et du comte d’Essex, écrit Antoine et Cléopâtre, qui sera créée en 1606. Vérité? Fiction? Qui saurait le dire avec précision? Ce que l’on sait toutefois de façon à peu près sûre, c’est qu’en 1601, Shakespeare est en train d’écrire Hamlet, dont l’ouvrage sera inscrit au Registre des Libraires en juillet 1602. Et sans doute aussi la pièce Troïlus et Cressida, qui, elle, se verra inscrite au fameux Registre en février 1603; l’œuvre a en commun avec Hamlet une certaine virulence dans l’ironie. Au cours des dernières années, le grand Will a signé Beaucoup de bruit pour rien (1598), Henri V (1598), Jules César (1599), Les Joyeuses Commères de Windsor (1599), Comme il vous plaira (1599) et La Nuit des rois (1600-1601). La période allant de 1600 à 1608 est pour lui une période de désenchantement qui correspond, pour l’Angleterre, à la fin du règne d’Elizabeth. Sa pensée devient plus amère, plus désabusée. Il est vrai qu’il ne s’est pas encore remis de la mort de son fils Hammet, survenue cinq ans plus tôt – l’enfant n’avait que onze ans – et que son père John meurt aussi en cette année 1601. Dès lors, plus que jamais, le temps devient le personnage principal de son œuvre, le temps ravageur, que seule la création parvient à défier. Le temps peut tout détruire; aussi faut-il aller plus vite que lui et travailler, travailler…