
L'Iliade
2 SUPPLÉMENTAIRES : MERCREDI 10 ET JEUDI 11 OCTOBRE !
Metteur en scène
Fils du journaliste Louis Martin, lié aux heures glorieuses de notre radio et télévision d’État, fils spirituel de Jean-Pierre Ronfard, ce grand homme de théâtre dont l’influence sur le paysage culturel québécois a été et restera énorme, fils idéaliste d’un père auquel il s’opposait et dont il pourfendait les valeurs dans sa pièce Matroni et moi, dont un film fut tiré, Alexis Martin est un fils. Et il est aussi le fils de tous ces écrivains qui, depuis toujours l’accompagnent, Georges Bataille en tête. Comme les artistes les plus lucides, conscients de leur inscription dans le temps et dans l’histoire, Alexis Martin tient qu’il n’est aucune création vivante qui vaille si elle ne se rattache à la fois à la nécessité absolue de l’invention (c’est-à-dire à l’exploration de territoires nouveaux, insoupçonnés, et qu’on ne pourrait découvrir autrement) et à la prise en compte de ce qui nous a été légué et qu’il convient sans fin de réactiver.
Figure d’exception
Préoccupé par la transmission et la généalogie, par ce qui se passe d’une génération à l’autre, Alexis Martin ouvre les placards de l’Histoire, que ce soit dans Hitler ou dans TRANSIT – section no 20, cette pièce dans laquelle il balayait le 20e siècle, de la révolution bolchévique au triomphe de la superpuissance américaine. Et le printemps dernier il s’inspirait du Râmâyana, ce long poème épique sanskrit, pour cosigner La Marche de Râma. Ainsi entre-t-il fréquemment en dialogue avec les « maîtres anciens », que ce soit Shakespeare ou Homère, et livre son Périclès, son Odyssée et aujourd’hui son Iliade. Et le metteur en scène Alexis Martin rêve de monter La Mort de Danton de Georg Büchner. Pas étonnant, car le maître d’œuvre de L’Iliade emprunte bien des traits au héros de la Révolution française.
Satiriste, parodiste, pamphlétaire aussi parfois, le codirecteur du Nouveau Théâtre Expérimental est un homme sensible aux inégalités sociales, aux manières retorses qu’emprunte le pouvoir pour assurer son contrôle sur le peuple. En fait foi sa pièce intitulée Révolutions, dans laquelle il proclamait, en une fable décapante, que la meilleure façon de manipuler une population est de lui retirer l’accès à l’éducation et au langage, au pouvoir des mots et de la parole.
L’art du comédien
L’art du comédien Alexis Martin réside aussi dans sa capacité d’emprunter des chemins obliques, démarche héritée en partie du regretté Robert Gravel. Depuis ses premiers rôles au TNM au début des années 1990 (dans Peer Gynt d’Ibsen, dans le personnage de Lucky dans En attendant Godot de Beckett, dans le rôle du fou du Roi Lear ou dans celui du marquis de Forlipopoli dans La Locandiera de Goldoni, jusqu’à ses participations marquantes aux projets artistiques de Denis Marleau (Les Ubs d’après Jarry ou Maîtres anciens de Thomas Bernhard), toujours Alexis Martin était là tout en donnant l’impression de ne pas y être vraiment, accumulant clins d’œil amusés et poses désinvoltes. Une distance face aux œuvres et aux êtres qu’il incarne que l’on retrouvait dans ses interprétations mémorables de L’Hiver de forceDurocher le milliardaire de Robert Gravel ou alors au cinéma, dans Les Boys III de Louis Saïa, dans le sketch de Cosmos réalisé par André Turpin ou même dans Un 32 août sur terre de Denis Villeneuve, où le réalisme poétique ne l’empêchait pas de rester en partie commentateur de son propre personnage.
Si la vie est à ses yeux une blague souvent sinistre, le théâtre lui permet d’en rire, d’en dévoiler toute l’absurdité, d’en révéler à la fois le tragique et le dérisoire.
Par Stéphane Lépine

