
L'Imprésario de Smyrne
Durée du spectacle : 2 h 30 avec entracte
En 2007, que ce soit en Italie, en France ou ailleurs dans le monde,
partout on a célébré le tricentenaire de la naissance de Goldoni, né à
Venise en 1707 et mort à Paris en 1793, en pleine Révolution. Le
petit Carlo avait passé son enfance dans la ville des canaux et du
carnaval, jusqu’au jour où son père l’a emmené à Pérouse, puis à
Rimini, avant de revenir à Venise. Par la suite, il se retrouve à Pavie,
où il entreprend des études de droit. C’est que, tout comme son
père, Goldoni a la manie de se fixer nulle part : il se retrouve tantôt à
Vérone ou à Brescia, tantôt à Bergame ou à Milan, ainsi qu’à Pise
où, durant trois ans, de 1745 à 1748, il exerce son métier d’avocat.
Pourtant, dès l’âge de 13 ans, le théâtre exerçait déjà sur lui une
grande fascination.
Ce n’est pourtant que vers 1738 que Goldoni commence vraiment sa
carrière d’homme de théâtre. Il puise d’abord son inspiration dans la
commedia dell’arte et écrit des canevas pour des comédies improvisées.
Tel qu’il le mentionne dans ses Mémoires, Goldoni voulait doter l’Italie d’un
nouveau type de comédie plus structurée, cela afin de redonner ses lettres
de noblesse à la commedia dell’arte, devenue quelque peu scabreuse!
En 1743, il écrit La Brave Femme, sa première véritable pièce. Il lui arrive
cependant de rédiger encore des canevas et des pièces partiellement
écrites. C’est le cas d’Arlequin, serviteur de deux maîtres, dont il ne va
compléter la rédaction que plus tard. Sa réforme du théâtre italien ne se
fera donc pas du jour au lendemain. À 40 ans, il abandonne définitivement
la pratique du droit et se met à écrire sur mesure pour les acteurs du
théâtre Sant’Angelo de Venise. C’est l’époque des Deux jumeaux vénitiens,
une pièce d’une extraordinaire virtuosité, déjà présentée sur la
scène du TNM.
Vers 1750, au moment où il atteint la pleine maîtrise de son art, une rivalité
s’installe entre lui et un auteur à la mode, Pietro Chiari. Goldoni remporte
haut la main la victoire en écrivant pas moins de 16 pièces en une seule
année ! (À la suite d’un pari, le metteur en scène Klaus Michael Grüber
caressa d’ailleurs le rêve de les porter toutes à la scène en un an, mais
ce rêve fut hélas abandonné!) C’est l’époque du Café et de La Locandiera.
En 1753, il quitte Venise et s’installe à Bologne, puis à Parme et à Rome,
où il vit des années difficiles, au cours desquelles il a tendance à écrire
au goût du jour, afin d’entretenir son succès.
Il quitte Rome en 1759 et, à son retour à Venise, voilà qu’un nouvel
adversaire l’attend : Carlo Gozzi, l’auteur de L’Oiseau vert, qui l’accuse
d’avoir tué la comédie italienne. Mais malgré tous ces conflits qui l’opposent
à ses contemporains, c’est à cette époque qu’il écrit ses plus
grandes oeuvres : L’Imprésario de Smyrne (1759), La Nouvelle Demeure
(1760), Les Rustres (1760), mais aussi La Trilogie de la villégiature
(1761) et Barouf à Chioggia (1762). Fatigué des attaques incessantes
dont il est l’objet, il accepte de quitter la cité des doges et de se rendre à
Paris en 1762 pour travailler à la Comédie-Italienne, où les comédiens
l’attendent avec un contrat de deux ans. Le Vénitien a alors à son actif
plus de 150 pièces et presque autant de livrets d’opéra. Mais pour
survivre dans cette ville qui ne lui fera pas de cadeaux, il doit enseigner
l’italien aux filles de Louis XV. Et va consacrer l’essentiel de son temps à
la rédaction de ses Mémoires pour servir à l’histoire de ma vie et à celle de
mon théâtre. Puis, dans Le Bon et le Mauvais Génie, une pièce écrite vers
1770, il laisse entrevoir son regret d’avoir quitté Venise, sa ville chérie
que jamais plus il ne reverra.
Durant ces années d’exil à Paris, Jean-Jacques Rousseau le reçoit,
fidèle à sa légende, en ours bourru, trait de caractère qui précisément
empêcha que les deux hommes ne poursuivent leur dialogue. C’est que
Carlo Goldoni craignait que le philosophe susceptible ne se soit reconnu
dans la pièce qu’il venait d’écrire pour la Comédie-Française : Le Bourru
bienfaisant. Ce fut là la seule oeuvre de Goldoni qui rencontra un peu de
succès en France. Après L’Avare fastueux, qui connut un cruel échec,
Goldoni n’écrira donc plus que ses Mémoires, en français, où revit le
Siècle des Lumières, vu du théâtre et de l’autre côté des Alpes. En 1793,
le poète André Chénier réussit à lui faire établir une pension. Mais l’auteur
de L’Imprésario de Smyrne meurt la nuit même, le 6 février, misérable
et méconnu.
Carlo Goldoni a écrit énormément de pièces, qui peuvent être extrêmement
différentes les unes des autres. Certaines, très vivantes, très
joyeuses, comme Il Campiello (La Petite Place) sont empreintes d’une
ambiance populaire; d’autres sont plus troublantes et noires, ou alors
plus sèches, plus aigres-douces, faites de quiproquos et de sentiments
obliques, comme L’Éventail, dont Luca Ronconi, l’actuel directeur du
Piccolo Teatro de Milan, a signé une production magistrale l’année
dernière. Goldoni a aimé follement la comédie, mais il a répudié les
masques et les effets faciles d’une commedia dell’arte sclérosée. Il a
créé de superbes rôles de femmes, des personnages d’une intense
humanité car, écrivain attaché à des troupes, il s’inspirait très souvent de
la personnalité même des comédiens. Voilà un auteur chez qui il y a aussi
une forme de cruauté, d’ambiguïté et de mélancolie, certes voilée par le
comique, mais qui est toujours là, ténue, vibrante.
En 1907, pour le bicentenaire de sa naissance, les Italiens mirent en
chantier l’édition des oeuvres complètes de l’écrivain prolixe, achevée un
demi-siècle et 40 volumes plus tard. En France, les célébrations amorcées
en 1993 du second centenaire de sa mort et poursuivies l’an dernier pour
le tricentenaire de sa naissance n’auront pas été accompagnées d’une
traduction intégrale de ses pièces. Mais ne chipotons pas trop : sous la
vigilance d’un «comité Goldoni européen», présidé par l’écrivain, critique
dramatique et historien du théâtre Robert Abirached, c’est une trentaine
de pièces inédites qui ont été publiées en version française au cours des
dernières années, dont une douzaine ont déjà été portées à la scène.
En lisant ces oeuvres inédites et en voyant aujourd’hui L’Imprésario de
Smyrne, Carlo Goldoni apparaît ni poussiéreux, ni souffreteux, mais
totalement intact et spontanément actuel. Il y a chez lui quelque chose de
profondément italien : cette désinvolture, cette bonhomie, qui parfois
peut cacher une certaine mélancolie. Il y a un vieux mot italien à peu
près intraduisible en français, sprezzatura, qui désigne une manière de
prendre les choses, y compris les plus négatives, avec légèreté. Tout
Goldoni est là, lui qui porte sur les êtres un regard amusé, aimant,
compatissant et attendri.
STÉPHANE LÉPINE

