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Photo : Jean-François Gratton / Une communication d'orangetango
Pascale Montpetit, Sylvie Drapeau et Sophie Cadieux forment un trio de Castafiore au charme irrésistible !




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L'Imprésario de Smyrne

DU 15 AVRIL AU 10 MAI 2008
Durée du spectacle : 2 h 30 avec entracte
De Carlo Goldoni
Traduction Marco Micone
Mise en scène Carl Béchard

Carlo Goldoni

En 2007, que ce soit en Italie, en France ou ailleurs dans le monde,
partout on a célébré le tricentenaire de la naissance de Goldoni, né à

Venise en 1707 et mort à Paris en 1793, en pleine Révolution. Le

petit Carlo avait passé son enfance dans la ville des canaux et du

carnaval, jusqu’au jour où son père l’a emmené à Pérouse, puis à

Rimini, avant de revenir à Venise. Par la suite, il se retrouve à Pavie,

où il entreprend des études de droit. C’est que, tout comme son

père, Goldoni a la manie de se fixer nulle part : il se retrouve tantôt à

Vérone ou à Brescia, tantôt à Bergame ou à Milan, ainsi qu’à Pise

où, durant trois ans, de 1745 à 1748, il exerce son métier d’avocat.

Pourtant, dès l’âge de 13 ans, le théâtre exerçait déjà sur lui une

grande fascination.


Ce n’est pourtant que vers 1738 que Goldoni commence vraiment sa

carrière d’homme de théâtre. Il puise d’abord son inspiration dans la

commedia dell’arte et écrit des canevas pour des comédies improvisées.

Tel qu’il le mentionne dans ses Mémoires, Goldoni voulait doter l’Italie d’un

nouveau type de comédie plus structurée, cela afin de redonner ses lettres

de noblesse à la commedia dell’arte, devenue quelque peu scabreuse!

En 1743, il écrit La Brave Femme, sa première véritable pièce. Il lui arrive

cependant de rédiger encore des canevas et des pièces partiellement

écrites. C’est le cas d’Arlequin, serviteur de deux maîtres, dont il ne va

compléter la rédaction que plus tard. Sa réforme du théâtre italien ne se

fera donc pas du jour au lendemain. À 40 ans, il abandonne définitivement

la pratique du droit et se met à écrire sur mesure pour les acteurs du

théâtre Sant’Angelo de Venise. C’est l’époque des Deux jumeaux vénitiens,

une pièce d’une extraordinaire virtuosité, déjà présentée sur la

scène du TNM.


Vers 1750, au moment où il atteint la pleine maîtrise de son art, une rivalité

s’installe entre lui et un auteur à la mode, Pietro Chiari. Goldoni remporte

haut la main la victoire en écrivant pas moins de 16 pièces en une seule

année ! (À la suite d’un pari, le metteur en scène Klaus Michael Grüber

caressa d’ailleurs le rêve de les porter toutes à la scène en un an, mais

ce rêve fut hélas abandonné!) C’est l’époque du Café et de La Locandiera.

En 1753, il quitte Venise et s’installe à Bologne, puis à Parme et à Rome,

où il vit des années difficiles, au cours desquelles il a tendance à écrire

au goût du jour, afin d’entretenir son succès.


Il quitte Rome en 1759 et, à son retour à Venise, voilà qu’un nouvel

adversaire l’attend : Carlo Gozzi, l’auteur de L’Oiseau vert, qui l’accuse

d’avoir tué la comédie italienne. Mais malgré tous ces conflits qui l’opposent

à ses contemporains, c’est à cette époque qu’il écrit ses plus

grandes oeuvres : L’Imprésario de Smyrne (1759), La Nouvelle Demeure

(1760), Les Rustres (1760), mais aussi La Trilogie de la villégiature

(1761) et Barouf à Chioggia (1762). Fatigué des attaques incessantes


dont il est l’objet, il accepte de quitter la cité des doges et de se rendre à

Paris en 1762 pour travailler à la Comédie-Italienne, où les comédiens

l’attendent avec un contrat de deux ans. Le Vénitien a alors à son actif

plus de 150 pièces et presque autant de livrets d’opéra. Mais pour

survivre dans cette ville qui ne lui fera pas de cadeaux, il doit enseigner

l’italien aux filles de Louis XV. Et va consacrer l’essentiel de son temps à

la rédaction de ses Mémoires pour servir à l’histoire de ma vie et à celle de

mon théâtre. Puis, dans Le Bon et le Mauvais Génie, une pièce écrite vers

1770, il laisse entrevoir son regret d’avoir quitté Venise, sa ville chérie

que jamais plus il ne reverra.


Durant ces années d’exil à Paris, Jean-Jacques Rousseau le reçoit,

fidèle à sa légende, en ours bourru, trait de caractère qui précisément

empêcha que les deux hommes ne poursuivent leur dialogue. C’est que

Carlo Goldoni craignait que le philosophe susceptible ne se soit reconnu

dans la pièce qu’il venait d’écrire pour la Comédie-Française : Le Bourru

bienfaisant. Ce fut là la seule oeuvre de Goldoni qui rencontra un peu de

succès en France. Après L’Avare fastueux, qui connut un cruel échec,

Goldoni n’écrira donc plus que ses Mémoires, en français, où revit le

Siècle des Lumières, vu du théâtre et de l’autre côté des Alpes. En 1793,

le poète André Chénier réussit à lui faire établir une pension. Mais l’auteur

de L’Imprésario de Smyrne meurt la nuit même, le 6 février, misérable

et méconnu.


Carlo Goldoni a écrit énormément de pièces, qui peuvent être extrêmement

différentes les unes des autres. Certaines, très vivantes, très

joyeuses, comme Il Campiello (La Petite Place) sont empreintes d’une

ambiance populaire; d’autres sont plus troublantes et noires, ou alors

plus sèches, plus aigres-douces, faites de quiproquos et de sentiments

obliques, comme L’Éventail, dont Luca Ronconi, l’actuel directeur du

Piccolo Teatro de Milan, a signé une production magistrale l’année

dernière. Goldoni a aimé follement la comédie, mais il a répudié les

masques et les effets faciles d’une commedia dell’arte sclérosée. Il a

créé de superbes rôles de femmes, des personnages d’une intense

humanité car, écrivain attaché à des troupes, il s’inspirait très souvent de

la personnalité même des comédiens. Voilà un auteur chez qui il y a aussi

une forme de cruauté, d’ambiguïté et de mélancolie, certes voilée par le

comique, mais qui est toujours là, ténue, vibrante.


En 1907, pour le bicentenaire de sa naissance, les Italiens mirent en

chantier l’édition des oeuvres complètes de l’écrivain prolixe, achevée un

demi-siècle et 40 volumes plus tard. En France, les célébrations amorcées

en 1993 du second centenaire de sa mort et poursuivies l’an dernier pour

le tricentenaire de sa naissance n’auront pas été accompagnées d’une

traduction intégrale de ses pièces. Mais ne chipotons pas trop : sous la

vigilance d’un «comité Goldoni européen», présidé par l’écrivain, critique

dramatique et historien du théâtre Robert Abirached, c’est une trentaine

de pièces inédites qui ont été publiées en version française au cours des

dernières années, dont une douzaine ont déjà été portées à la scène.


En lisant ces oeuvres inédites et en voyant aujourd’hui L’Imprésario de

Smyrne, Carlo Goldoni apparaît ni poussiéreux, ni souffreteux, mais

totalement intact et spontanément actuel. Il y a chez lui quelque chose de

profondément italien : cette désinvolture, cette bonhomie, qui parfois

peut cacher une certaine mélancolie. Il y a un vieux mot italien à peu

près intraduisible en français, sprezzatura, qui désigne une manière de

prendre les choses, y compris les plus négatives, avec légèreté. Tout

Goldoni est là, lui qui porte sur les êtres un regard amusé, aimant,

compatissant et attendri.


STÉPHANE LÉPINE