
L'Imprésario de Smyrne
Durée du spectacle : 2 h 30 avec entracte
Les liens entre Lorraine Pintal et l’auteur de théâtre, traducteur, prosateur
et essayiste Marco Micone datent de plus de vingt ans. En effet, en 1983 et
1984, au café-théâtre La Licorne, situé alors dans un minuscule local sur
le boulevard Saint-Laurent, dans la côte entre Ontario et Sherbrooke,
Lorraine Pintal signait coup sur coup la mise en scène des deux premières
pièces de Marco Micone, Addolorata et Gens du silence. Puis, devenue
directrice artistique du TNM, elle l’invite à traduire Six personnages en
quête d’auteur de Luigi Pirandello, première pièce de la première saison
qu’elle conçoit : c’est là le début d’une fructueuse collaboration qui
devait permettre à Marco Micone de travailler avec plusieurs metteurs en
scène (Martine Beaulne, André Brassard, Paul Buissonneau, Daniel
Roussel), de traduire tous les Goldoni présentés depuis (La Locandiera,
La Serva amorosa, aujourd’hui L’Imprésario de Smyrne), mais également
L’Oiseau vert de Gozzi et même Shakespeare et sa Mégère apprivoisée.
Plus que jamais, avec cette adaptation qu’il signe de l’oeuvre, Marco
Micone l’affirme haut et fort : « Chacune de mes traductions est une
transformation du texte d’origine. » À ses yeux, le traducteur est un
inventeur. Aussi revendique-t-il le droit du traducteur d’être un traître :
tradutore tradittore, comme le dit le proverbe italien!
Marco Micone n’est pas le partisan des traductions littérales, obéissantes
et respectueuses du texte original. C’est un traducteur qui jamais ne
cesse d’être écrivain, qui squatte les oeuvres, les réinvente et les met à
sa main, leur fait traverser les siècles en les dépoussiérant, les assouplissant
et les vivifiant. Auteur de L’Imprésario de Smyrne presque au
même titre que son illustre compatriote italien, Marco Micone donne à ce
texte vieux de près de trois siècles une vitalité débordante et une actualité
étonnante. Goldoni lui-même insistait sur la langue de ses personnages
et sur sa prononciation, et il raconte d’ailleurs dans la préface qu’il a
signée pour Barouf à Chioggia qu’il eut le plus grand mal à instruire ses
comédiens «jusqu’à ce qu’ils imitent la cadence et l’accent des finales,
car les verbes, notait-il, se terminent pour ainsi dire par trois ou quatre,
comme s’ils se prononçaient andareeee, sentireeee, stareeee... » Grand
amoureux des langues et des mots, Marco Micone est aux anges lorsqu’il
aborde l’oeuvre de Goldoni, et l’on peut imaginer que c’est d’abord par le
rythme et les scansions sonores qu’il a retrouvé le tempo de l’italien, ici
transposé et rendu dans notre langue, mais un italien qu’on peut pourtant
saisir à chaque instant, à chaque exclamation, dans un efficace
crescendo de rires.
STÉPHANE LÉPINE

