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Photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango

La Déraison d'amour

DU 2 AU 13 JUIN 2009

D'après les écrits de Marie de l'Incarnation
Texte établi par Jean-Daniel Lafond
en collaboration avec Marie Tifo
Mise en scène Lorraine Pintal
Une coproduction du Théâtre du Trident et du TNM
En collaboration avec la Société du 400e et le Grand Théâtre de Québec



MARIE GUYART

La Déraison d’Amour est une adaptation théâtrale des écrits et correspondances de Marie Guyart, dite Marie de l’Incarnation, religieuse et fondatrice du couvent des Ursulines à Québec. Ce projet est né de l’imagination du cinéaste Jean-Daniel Lafond et de son désir d’immortaliser par la réalisation d’un long métrage la rencontre de Marie Tifo, l’une de nos plus grandes  comédiennes québécoises, avec ce personnage mythique et mystique que fut Marie Guyart.

Sans les femmes comme elle, notre pays n’existerait pas. Ce sont ces femmes, en effet, qui établissent les fondements de la société telle que nous la connaissons : éducation, santé, secours aux pauvres, soutien des plus vieux, accueil des orphelins, encadrement des familles, emploi et immigration. 

Dotée d’un aplomb et un bon sens remarquables, cette maîtresse femme née, en 1599, au sein d’une famille de boulangers de Tours, se marie, en 1617, au soyeux Claude Martin. Veuve deux ans plus tard, elle élève son fils Claude tout en dirigeant l’entreprise de transport de son beau-frère jusqu’à ce qu’elle se décide à se retirer du monde. En 1631, elle entre chez les Ursulines de Tours, confiant son fils à sa sœur. Elle a déjà le dessein de convertir les âmes. Soutenue par un large réseau qui, de ses proches s’élargit jusqu’à Anne d’Autriche, elle se fait envoyer au Canada où, littéralement, elle prend pays et se consacre tout entière à éduquer les filles tant « dans la connaissance des mystères, que dans les bonnes mœurs, dans la science des ouvrages, à lire, à jouer de la Viole et en mille autres petites adresses » (dont la peinture sur fil). Au fil de sa correspondance, elle témoigne de la vie de la colonie, note la décimation des Amérindiens par les guerres et les épidémies, assiste à l’installation des colons français. Elle meurt à Québec en 1672, après une longue vie faite de visions mystiques et de travail évangélisateur très terre à terre.

Car la première missionnaire française outre-mer est aussi une « folle de Dieu ».  Ce qui caractérise cette grande mystique, cette « Thérèse du Nouveau monde », c’est qu’elle est animée, voire violemment possédée, par « l’amoureuse activité » de son Dieu, tout en demeurant plongée dans l’action concrète. Investie d’une mission divine, elle affronte tous les périls : ceux de la mer (tempêtes, corsaires, icebergs, famine), ceux des peuples rencontrés (qui menacent la poignée de Français installés en Amérique), ceux de la vie quotidienne (pauvreté, froid, neige, instabilité d’un pays en guerre, vieillesse et maladies) et nombre difficultés, dont l’incendie du monastère et le tremblement de terre de 1663, qui réduisent les Ursulines « à l’état d’un Job non sur le fumier mais sur la neige ». Et malgré tout cela, Marie s’entête dans la lignée des antiques héros chrétiens : elle fait pénitence, s’abaisse afin de se « tenir en son esprit de sacrifice », c’est-à-dire faire mourir la créature et réduire (du latin reducere, rediriger)  ses énergies vers un seul et même but : la fusion avec la divinité. Marie est ce que l’on appelle une contemplative dans l’action.

Théologienne, spécialiste du Cantique des Cantiques, elle est aussi linguiste, polyglotte, auteure de dictionnaires qui servent les missionnaires tant dans les langues iroquoiennes qu’algonquiennes. De surcroît, Marie Guyart est une épistolière prolifique et avertie − son abondante correspondance et ses deux autobiographies constituent le complément obligatoire des fameuses Relations des Jésuites, principale source ethnographique de l’histoire canadienne. Selon François-Xavier de Charlevoix, « les éloges qu’en ont fait de très-grands hommes, & ses propres ouvrages, où l’on admire un goût exquis, une raison saine, un génie sublime, & cette onction divine qui distingue si bien les écrits des Saints, l’ont déjà placée au rang des plus illustres femmes ».

Or si Marie Guyart paraît extraordinaire, elle ne sort pour ainsi dire pas de la norme. Elle passe en effet par tous les états qui attendent alors une femme : cette catholique (les catholiques sont en majorité en France au 17e siècle) va, en effet, de l’état de fille obéissante (obéissant à son père), à celui de femme mariée (soumise à son mari), de mère (soucieuse du bien-être de son fils), de veuve (jouissant d’une autonomie certaine), de religieuse (tout à fait le modèle post-Concile de Trente). À l’intérieur de chacun de ces états successifs de fille, épouse, mère, veuve et religieuse, Marie déploie une remarquable « agentivité ». Toutefois,  malgré la singularité de son expérience, elle agit sans jamais sortir des limites explicites de la culture et de la sensibilité imposées par sa société.

    Dominique Deslandres
    Professeure titulaire au département d’histoire
    Université de Montréal