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Photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango

Huis clos

DU 9 MARS AU 3 AVRIL 2010
6 SUPPLÉMENTAIRES DU 6 AU 10 AVRIL
de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Lorraine Pintal
Durée : 1 H 35 sans entracte

ATTENTION : IMPORTANTS TRAVAUX AUX ABORDS DU TNM

  1. Montréal, 1946 : L’ « audace justifiée » de Pierre Dagenais

  2. Existentialisme 101 : condamnés à la liberté

  3. Une création sous surveillance



Montréal, 1946 : L’ « audace justifiée » de Pierre Dagenais

Il a fallu berner les bons pères pour présenter Huis clos au Gesù du 27 janvier au 3 février 1946. D’après RadioMonde, les Jésuites en ont autorisé les représentations parce qu’ils croyaient que c’était «une histoire de confession».
Lorsque Pierre Dagenais a mis la pièce à l’affiche de la nouvelle saison de L’Équipe (la troupe que le comédien et metteur en scène avait fondée en 1942, alors qu’il avait tout juste 19 ans), presque personne, à Montréal, n’avait entendu parler de Sartre. La seule chose que les propriétaires du Gesù ont su de la teneur de ce Huis clos — un titre, notera Dagenais dans ses mémoires, que le père responsable de la salle prononçait «Huis closse» — était que l’action s’y situait en enfer. Les Jésuites n’ont imposé qu’une seule condition à leur consentement aux représentations du spectacle : qu’une lueur rouge provienne des coulisses afin de symboliser les flammes de l’enfer.
Le soir de la générale, quatre comédiens dans la jeune vingtaine montent sur scène. D’abord Jean Saint-Denis et Roger Garceau, incarnant le Garçon et Garcin. Entrent ensuite Inès, jouée par Yvette Brind’Amour, puis Estelle, interprétée par Muriel Guilbault, la «muse incomparable» de Claude Gauvreau, dont l’apparition suscite un certain émoi parmi les soutanes : elle est «toute nue, sous une jolie robe longue et transparente». Ce n’est pourtant, leur expliquera Dagenais, qu’une façon de symboliser «la beauté de l’enfer».
Les critiques applaudiront ce que Jean Béraud présentera, dans La Presse, comme l’«audace justifiée» de L’Équipe. Les représentations, note Éloi de Grandmont dans Le Canada, font «l’étonnement de tous les spectateurs». Dans Le Devoir, André Langevin parle d’une interprétation «empreinte d’une véritable grandeur». Selon le Montreal Daily Star, «à cause de la diabolique et étouffante atmosphère dont elle est de part en part imprégnée, [cette pièce] exige une qualité de jeu hors de l’ordinaire et, entre les mains de L’Équipe, elle bénéficie du traitement qui lui convient.»
Le Quartier latin n’est cependant pas certain d’être devant une œuvre destinée à survivre à son époque : «Que pensera-t-on de Sartre, dramaturge, dans vingt ans d’ici ? Peut-être sera-t-il […] insupportable à la génération de 1960», se demande le rédacteur en chef du périodique : un étudiant en médecine âgé de 22 ans, du nom de Jean-Louis Roux. La hardiesse de Dagenais et de son Équipe leur a réussi, mais ce succès leur coûtera cher : une fois terminées les huit représentations prévues, les Jésuites leur interdisent désormais l’accès à leur salle.
Un mois plus tard, le 10 mars 1946, Jean-Paul Sartre est de passage à Montréal pour  prononcer une conférence. L’écrivain sait qu’on y a monté son Huis clos : quelques semaines plus tôt, il a rencontré Dagenais à New York et le directeur de L’Équipe se souviendra lui  avoir été «tout de suite sympathique parce que j’ai osé monter sa pièce chez les Jésuites».  L’auteur a aussi une autre raison d’être curieux de cette production : c’était la toute première fois qu’on jouait un de ses textes ailleurs que sur une scène parisienne.
Vers minuit, Dagenais et ses acteurs se réunissent devant Sartre et quelques invités dans un salon de l’hôtel Windsor. C’est la neuvième représentation de leur spectacle, aussitôt suivie d’une dixième : très satisfait de ce qu’il venait de voir, l’auteur a souhaité assister à une seconde séance et on s’est immédiatement empressé d’acquiescer à sa demande. Sartre a alors proposé à Muriel Guilbault de le rejoindre en France afin d’y reprendre le rôle d’Estelle dans la nouvelle production parisienne de la pièce prévue pour l’automne suivant. Mais ni l’écrivain ni la jeune interprète ne paraissent avoir rien tenté afin de concrétiser ce projet. Et L’Équipe ne donnera plus aucune autre représentation de son Huis clos.

Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Pierre Monette
Auteur de Sartre à Montréal. La création montréalaise de Huis clos et les deux séjours de Jean-Paul Sartre au Québec (mars 1945, janvier-mars 1946) - à paraître

 






Existentialisme 101 : condamnés à la liberté

En 1943, soit un an avant la création de Huis clos, Jean-Paul Sartre publie L’Être et le néant : une brique définissant sa doctrine philosophique et dont plusieurs des idées maîtresses imprègnent la pièce. Inspiré par des concepts issus notamment de Heidegger, Sartre y développe une philosophie axée sur la liberté humaine. Une théorie qui fait alors de lui le principal représentant de l’existentialisme athée français.
Que dit, en gros, l’existentialisme sartrien ? Il affirme d’abord la gratuité de l’existence humaine, que rien ne justifie a priori. Et selon la formule restée célèbre, «l’existence précède l’essence» : il n’y a pas de nature humaine prédéterminée. L’Homme se définit et se construit par ses actes, il n’est rien d’autre que ce qu’il fait de lui-même. Le corollaire de cette liberté est la responsabilité. L’être se retrouve «condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait.» Nier cette liberté et cette responsabilité inhérentes à la condition humaine relève de la «mauvaise foi».
À chaque homme de donner, dans l’action, un sens à sa vie et au monde. L’être humain décide de ses propres valeurs, mais en l’absence de Dieu ou de déterminisme, rien ne lui en assure la justesse. Et nos choix individuels, parce qu’ils créent «une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être», engagent l’humanité toute entière.
Le mouvement de l’existentialisme, auquel on a aussi rattaché Albert Camus, connaîtra une véritable vogue populaire durant l’immédiate après-guerre. Le mode de vie de la jeunesse envahissant les cafés du quartier parisien fétiche de Sartre, Saint-Germain-des- Prés, est même qualifié d’«existentialiste». En même temps qu’il est galvaudé, l’existentialisme sartrien est très contesté, notamment par les communistes. Au point que «le mot a pris aujourd’hui une telle largeur et une telle extension qu’il ne signifie plus rien du tout», déplore Sartre dans une conférence très courue, prononcée à l’automne 1945 pour répondre à ses critiques, et publiée sous le titre L’existentialisme est un humanisme.
Avec le temps, Sartre nuancera un peu ses positions sur la liberté. En 1960, le philosophe publie La Critique de la raison dialectique, ouvrage dans lequel il tente de concilier l’existentialisme et le marxisme, la liberté et l’Histoire. Enrichi d’un second tome paru après la mort de l’auteur, l’œuvre restera inachevée.

Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Marie Labrecque






Une création sous surveillance

En mai 1944, Paris vit ses derniers mois sous le joug de l’occupation allemande. Le débarquement allié est imminent. Mais en attendant, les pièces présentées dans la Ville Lumière doivent toujours être autorisées par la censure nazie. C’est dans ce contexte très politiquement chargé que Huis clos voit le jour, au Théâtre du Vieux-Colombier. Rappelons, pour la petite histoire, qu’aux premiers balbutiements de son processus de création, la pièce s’intitulait Les Autres et, qu’à l’origine, Jean-Paul Sartre en avait offert la mise en scène et le rôle de Garcin à l’auteur Albert Camus ! Finalement, c’est plutôt le réalisateur belge Raymond Rouleau qui dirigera des acteurs de théâtre alors bien connus : Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia (qui reprendra son rôle d’Estelle dans le film tourné par Jacqueline Audry en 1954, aux côtés notamment de la grande Arletty).
Si la production et l’interprétation sont presque unanimement louangées, le texte lui-même divise la critique. Les journalistes de la presse collaborationniste – favorable aux occupants – décrient l’immoralité de ce sombre Huis clos qui met aux prises un déserteur, une infanticide et, imaginez, une lesbienne ! Scandale aidant peut-être, le succès populaire, lui, sera incontestable et ne se démentira pas. Après une pause des représentations à la Libération de Paris, le spectacle sera repris deux fois au Vieux-Colombier où il aura été joué en tout pendant un an. Ce n’est que le début pour la pièce qui poursuivra sa carrière sur d’autres scènes. Si bien que, ainsi que le résume la chercheure Ingrid Galster : «Huis clos accompagna, à quelques interruptions près, la vie des Parisiens dans l’après-guerre et entra, d’une façon ou d’une autre, dans leur conscience collective.» (Le Théâtre de Jean-Paul Sartre devant ses premiers critiques, L’Harmattan, 2001). La pièce contribua aussi à la renommée de son auteur et de sa théorie philosophique.

Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Marie Labrecque