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Photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango

Huis clos

DU 9 MARS AU 3 AVRIL 2010
6 SUPPLÉMENTAIRES DU 6 AU 10 AVRIL
de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Lorraine Pintal
Durée : 1 H 35 sans entracte

ATTENTION : IMPORTANTS TRAVAUX AUX ABORDS DU TNM

Jean-Paul Sartre

«Je suis né de l’écriture». Dans Les Mots, brillante autobiographie de son enfance, Jean- Paul Sartre a raconté avec ironie sa vocation précoce, amorcée avec détermination dès l’âge de huit ans. Au final, rares sont les auteurs qui auront touché à autant de domaines de l’écriture. L’écrivain et philosophe a exprimé ses idées à travers tous les genres : essais, romans, pièces de théâtre, nouvelles, articles. Le fondateur de l’existentialisme français a laissé une œuvre féconde et multiforme, centrée sur l’idée de liberté. Un concept qu’il aura défendu aussi dans sa vie. Loin de l’image de l’intellectuel isolé dans sa tour d’ivoire, Sartre a participé activement aux combats sociaux et politiques de son époque. À la fois engagé et iconoclaste, il demeure l’une des personnalités marquantes du dernier siècle.

LA NAISSANCE D'UN NON-CONFORMISTE

Ayant vu le jour le 21 juin 1905 à Paris, «Poulou» — comme on le surnomme alors — se retrouve très tôt privé de père, qui meurt un an après sa naissance. Un événement capital dans la constitution de sa personnalité : «Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé.» Cet enfant unique grandit donc auprès de sa mère et de ses grands-parents puis, à partir de 1917, d’un beau-père détesté. Le patriarche de la famille, un professeur d’allemand retraité, prend d’abord en charge son éducation. Jean-Paul Sartre sera toujours très critique de la classe sociale dont il est issu et de ses conventions : «Je vouai à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi». D’où, peut-être, une vie personnelle peu conformiste.
Fin 1928, aux termes d’études à l’École normale supérieure, Sartre termine premier en agrégation de philosophie, doublant de justesse au tableau d’honneur une certaine Simone de Beauvoir. Rencontre déterminante entre ces deux esprits brillants qui formeront un couple remarquable mais décidément non traditionnel. Le pacte amoureux et la complicité intellectuelle que Sartre noue avec l’auteure du Deuxième Sexe, son cher «Castor», n’empêcheront en effet jamais ce «polygame» de se lier à d’autres femmes.
En 1931, le jeune professeur est nommé dans un lycée au Havre. Pendant douze ans, il enseignera la philosophie dans diverses institutions. Professeur aux méthodes hétérodoxes, il entretient des relations égalitaires avec ses élèves. En parallèle, Sartre écrit. La parution de son premier roman chez Gallimard en 1938, après plusieurs refus initiaux, lance sa carrière littéraire. Avec son protagoniste découvrant l’absence de justification intrinsèque de l’existence humaine, La Nausée annonce déjà les thèmes que développera quelques années plus tard sa colossale œuvre philosophique, L’Être et le néant. Dans la foulée de son roman, Sartre publie aussi le recueil de nouvelles Le Mur, louangé par la critique. Le journaliste et écrivain Albert Camus y voit notamment le «premier appel d’un esprit singulier et vigoureux» (Alger républicain).

TRANSFORMÉ PAR LA GUERRE
En 1939, la réalité rattrape l’intellectuel : la Seconde Guerre mondiale éclate. Le soldat Sartre est fait prisonnier et envoyé dans un camp en Allemagne. C’est en captivité, le jour de Noël 1940, qu’il crée sa première pièce, Bariona ou le Fils du tonnerre. Une œuvre traitant de liberté, mais qui trompe «la vigilance du censeur allemand au moyen de symboles simples». Ce premier contact scénique lui donne la piqûre du théâtre. Créé dans Paris occupé, un an après Les Mouches, celles-là mal accueillies, Huis clos lance sa carrière de dramaturge. En vingt ans, Sartre écrira neuf pièces originales qui soulèvent généralement des questions d’ordre politique ou philosophique : la torture (Morts sans sépulture), le racisme (La Putain respecteuse), le conflit entre l’idéalisme et les nécessités politiques (Les Mains sales), la question du mal (Le Diable et le Bon Dieu – créé en 1951 dans une mise en scène de Louis Jouvet) et la responsabilité individuelle au sein d’une société violente (Les Séquestrés d’Altona). «Ce qui m’intéresse, disait-il en 1946, ce sont les situations-limites, et les réactions de ceux qui s’y trouvent placés.»
L’écrivain dira plus tard que l’expérience du conflit mondial a coupé sa vie en deux : «C’est là que je suis passé de l’individualisme et de l’individu pur d’avant la guerre au social, au socialisme ; c’est ça le vrai tournant de ma vie.» L’après-guerre, période d’intense activité pour Sartre, le consacre comme une figure incontournable de son temps. Publiant en abondance (la trilogie romanesque des Chemins de la liberté, l’essai Qu’est-ce que la littérature ?, etc.), il est propulsé leader d’un courant philosophique, l’existentialisme, qui dominera cette époque.
Et si Sartre s’associe brièvement à la naissance d’un mouvement politique — l’éphémère Rassemblement démocratique révolutionnaire, qui veut «lier les revendications révolutionnaires à l’idée de liberté» —, l’écrivain mobilise d’abord et avant tout sa plume. En 1945, il cofonde (notamment avec Simone de Beauvoir) la revue d’idées Les Temps modernes, qui vise à rendre «la littérature à ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une fonction sociale». Son engagement est marqué à gauche, malgré ses démêlés avec le Parti communiste français. Pendant quelques années (entre 1952 et 1956), il soutient pourtant les communistes, ce qui contribue à sa brouille définitive avec son ancien allié, Albert Camus.

L’ENGAGEMENT TOUS AZIMUTS
Dans les décennies suivantes, Sartre prendra part à de multiples combats. Jouissant d’une renommée internationale, ce globe-trotter (il sera reçu, entre autres, par Mao, Che Guevara et Fidel Castro) défendra les opprimés de ce monde. On le verra s’opposer publiquement au général Charles de Gaulle en soutenant l’indépendance de l’Algérie. (Son appartement fera d’ailleurs deux fois les frais d’une bombe posée par l’Organisation armée secrète, un groupe terroriste pro-Algérie française.) Critique du colonialisme, il signe la préface du fameux essai Les Damnés de la terre, de Franz Fanon, puis se prononce contre la guerre du Viet-Nâm. Bref, ainsi que le résume sa biographe Annie Cohen-Solal : «À l’écoute de toutes les guerres de libération, il devient le grand voyageur, l’ambassadeur sans mandat, le philosophe des “sansvoix” qui célèbre l’émergence de la parole autonome des colonisés» (Sartre : Un penseur pour le XXIe siècle, Découvertes Gallimard, 2005).
L’âge n’apaisera en rien la révolte du militant. Sexagénaire, il se range du côté des jeunes contestataires de Mai 68. Il descend toujours dans la rue pour soutenir diverses causes, et apporte même son soutien aux organes de presse de quelques groupes maoïstes, dont il devient le directeur. En 1973, Jean-Paul Sartre participe aussi à la fondation du quotidien de gauche Libération. Même la cécité qui le frappe cette année-là ne viendra pas à bout de son activisme. (Cet handicap le force par contre à laisser en plan sa grande œuvre sur l’écrivain Gustave Flaubert, L’Idiot de la famille, dont trois tomes ont été complétés.) Il faudra la mort, survenue le 15 avril 1980, pour le faire taire.
S’il fut parfois une figure controversée en France, un sujet de polémiques, on se souvient de Jean-Paul Sartre comme d’un penseur indispensable. Et d’un être qui aura suivi son propre chemin. Il a poussé l’exercice de sa liberté jusqu’à décliner, à l’avance, le prix Nobel de Littérature en 1964, année de parution des Mots. «L’écrivain doit refuser de se laisser transformer en institution», expliquait-il. Le temps en aura peut-être décidé autrement.

Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Marie Labrecque