
L'Imposture
d'Evelyne de la Chenelière
Mise en scène d'Alice Ronfard
Durée du spectacle : 1 h 50 sans entracte
Pour Alice Ronfard, le théâtre est « le seul espace de la mémoire humaine ». C’est un paysage sensible et mouvant où, à travers l’entrelacs de la voix des auteurs et du corps des acteurs, la metteure en scène s’attache à révéler toutes les brisures et les beautés, atemporelles, de la condition humaine. Celle qui a fait ses classes au Théâtre Expérimental de Montréal (une compagnie dont son père, l’iconoclaste Jean-Pierre Ronfard, est l’un des fondateurs) a, depuis près de trente ans, donné à voir et à entendre des univers dramatiques singuliers, souvent inoubliables, sur la plupart des scènes montréalaises ainsi qu’à l’étranger.
Précieuse collaboratrice du TNM, où elle a fait une entrée fracassante en signant la mise en scène des Troyennes d’Euripide, dans un texte français de Marie Cardinal (1993), Alice Ronfard y a créé certaines des œuvres phares de son parcours, parmi lesquelles d’éblouissantes productions qui ont marqué notre théâtre — Cyrano de Bergerac (1995), L’Avare (2001), Tristan et Yseult (2003).
Si elle a proposé des relectures audacieuses de Shakespeare (La Tempête, 1988) ou de Paul Claudel (L’Annonce faite à Marie, 1989), Alice Ronfard s’impose surtout comme une formidable découvreuse de textes. Elle a notamment fait connaître au public québécois la parole heurtée de Bernard-Marie Koltès, faisant jaillir, sous la noirceur et le grinçant du verbe, quelques vifs éclats de lumière (Dans la solitude des champs de coton, 1991 ; Quai Ouest, 1997). Interpellée par les écritures d’ici, elle a aussi défriché avec bonheur les stupéfiants paysages dramaturgiques de Normand Chaurette, René-Daniel Dubois et Lise Vaillancourt. Irrésistiblement attirée par différents imaginaires du féminin, la metteure en scène retrouve pour la troisième fois, après Désordre public (2006) et Les Pieds des anges (2009), la plume à la fois grave et ludique d’Evelyne de la Chenelière. Soutenue par une équipe de concepteurs aguerris et par des acteurs inspirés, elle nous invite, en nous captivant par les mots et les images oniriques de L’Imposture, à entrer dans un monde proche du nôtre : un univers scénique qui, à la manière d’«un rêve qui contiendrait toute l’émotion humaine», s’attache à révéler l’indicible de nos vies et leurs mystères.
UNE INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ
Alice Ronfard parle d’Evelyne de la Chenelière et de L’Imposture
Dans L’Imposture, la fable déploie cette « insoutenable légèreté » autour de l’acte d’écrire mais touche aussi à quelques autres rivages thématiques : le lien parent/enfant, les différentes arcanes de la séduction… Est-ce qu’il y a un de ces thèmes qui, « brille » un peu plus que les autres?
Le personnage principal, Ève, me touche particulièrement, autant dans son rapport à l’écriture que dans son rôle de mère. C’est un personnage qui m’oblige à repasser à travers ma propre mémoire. Je le connais et je le comprends, j’ai vécu avec lui pendant quarante et quelques années! Ce personnage est ce que j’appelle un « monstre fabuleux » : c’est un être unique, merveilleux, mais aussi un monstre d’égocentrisme, inconscient de la terrible oppression qu’il exerce sur ses propres enfants, ignorant tout du mal qu’il peut infliger à ses proches. Il paraît indifférent aux autres et pourtant il y a aussi chez lui un grand désir d’être aimé…
Un désir d’être aimé pour ce qu’il n’est pas ?
Tout à fait!
Avec ce personnage atypique, mais aussi de texte en texte, Evelyne de la Chenelière construit un imaginaire du féminin complexe, loin des représentations unidimensionnelles de la femme. Elle façonne des personnages féminins souvent ambivalents, lucides, qui mêlent douceur et cruauté. Vous-même, vous vous êtes intéressée à des plumes féminines (Billy Strauss de Lise Vaillancourt) ainsi qu’à des personnages de femme complexes, forts (Marie Stuart, Électre); est-ce important, pour vous, de construire le féminin autrement, loin des représentations éculées ou attendues?
Oui. Ce que j’aime des personnages d’Evelyne, c’est qu’ils permettent d’échapper aux clichés. Ce ne sont pas des femmes-enfants ou encore des femmes séductrices, dévoreuses. Ce sont des femmes pensantes, intelligentes, des femmes d’esprit. A priori, ce ne sont pas des personnages forts comme Élizabeth 1re ou Hécube. Elles ne sont pas nobles. Elles sont lâches, parfois, et vivent des choses qui ne sont pas toujours honorables. Mais il y a dans cette imperfection, dans cette vulnérabilité, quelque chose qui les rend fortes. Evelyne pose aussi un regard neuf, avant-gardiste, sur l’univers masculin. Chez elle, contrairement à ce qu’on retrouve habituellement dans la dramaturgie, l’homme n’est ni absent, ni méchant, ni oppresseur. C’est un homme qui se tient debout et qui a un regard tendre pour la femme à ses côtés. Il accepte le mouvement qui agite celle qu’il aime sans en être perturbé ni en prendre ombrage. Dans L’Imposture, Bruno, l’amoureux d’Ève, est juste présent. Là. Lumineux.
Pour faire irradier cette lumière propre à Bruno et aux autres personnages de la pièce, vous avez choisi de vous entourer d’acteurs constructeurs, inventifs. Ceux-ci, tels Violette Chauveau ou Francis Ducharme, sont porteurs d’une présence particulière, une sorte d’aura corporelle en même temps qu’une vive intelligence du texte. Comment entrevoyez-vous le travail avec eux? Qu’est-ce qui vous a fait élire ces acteurs en particulier?
J’aime travailler avec des gens sensibles. J’aime sentir qu’il y a chez eux, déjà, une matière, une complexité, une profondeur à sonder. Il y a longtemps que je vois jouer Violette Chauveau et j’avais très envie de travailler avec elle. Pour moi, il est fondamental d’être entourée d’acteurs intelligents, c’est-à-dire des acteurs qui montrent une grande sensibilité envers les choses, même les plus infimes, et qui sont capables de tracer ou de faire surgir des liens entre ces choses. À mon avis, c’est ça être intelligent. Et Violette possède cette espèce d’instinct, cette créativité dont j’ai besoin. Mais ce qui m’a le plus attirée, chez elle, c’est sa capacité à être tout à la fois du côté de l’humour, de la légèreté, et du côté du tragique. Pour sa part, Francis Ducharme, qui a été mon étudiant à Ste-Thérèse, est un acteur dont j’aime d’abord le corps et la beauté. C’est quelqu’un qui bouge magnifiquement et qui est proche de l’univers d’Evelyne, qui le saisit bien, de l’intérieur. Et il y a quelque chose de souffrant chez lui, qui le rapproche du personnage de Léo. Un personnage qui, sous sa belle surface, dissimule lui aussi une brisure, une souffrance. En fait, il y a chez Francis une sorte de poésie intérieure que j’aime. C’est un monde en soi, Francis. On le regarde et puis on plonge quelque part, je ne sais où … . Ça sera vraiment un plaisir de retravailler avec lui et de retrouver aussi tous les autres acteurs.
Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Propos recueillis par Catherine Cyr, février 2009.

