
Des femmes
Les Trachiniennes / Antigone / Électre
trois histoires de Sophocle
traduction Robert Davreu
mise en scène Wajdi Mouawad
conseil artistique François Ismert
Compagnies de création : Au Carré de l'Hypoténuse (France) /
Abé Carré Cé Carré (Québec)
durée des spectacles
Les Trachiniennes : 1 h 40
Antigone : 1 h 50
Électre : 1 h 50
Cycle complet : 2 entractes (respectivement de 30 min et 40 min)
- Robert Davreu (traducteur)
- . Sophocle (auteur)
UNE NOUVELLE TRADUCTION
SOPHOCLE DANS LES MOTS DU POÈTES ROBERT DAVREU
« La traduction, à travers la mise à l’épreuve de l’Autre, est une source infinie de création » confiait Robert Davreu à Wajdi Mouawad , à l’automne 2008, dans une baladodiffusion du Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa (CNA) consacrée à l’écriture de Sophocle. C’est à l’invitation du metteur en scène que Davreu, poète, helléniste et traducteur, s’est engagé sur le nouveau chemin, lumineux mais aussi plein d’écueils, de la traduction des sept tragédies sophocléennes. Un parcours pensé et vécu comme un exil, « comme la marche et la démarche qui inventent à la fois le marcheur et le chemin, le passage et la trace (…), comme archéologie créatrice de ce qu’elle découvre et, dégageant et rassemblant les fragments épars, conduit à la lumière (1)».
De formation philosophique, Davreu, qui enseigne à l’université Paris VIII, est membre du comité de rédaction de la revue Poésie et a publié, depuis une trentaine d’années, plusieurs recueils poétiques. Au fil des années, l’auteur, qui « aime écrire quand [il] ne sait pas où ça va [l]e conduire (2) », a tramé une oeuvre où le « je » ne s’impose pas comme sujet mais s’efface, ou plutôt se diffracte, se répercute en petites touches furtives arrimées aux éléments – la craie, le sable, l’argile – ou à l’immensité, celle de la nuit, et celle du temps, aussi, déplié entre fuite et suspension. Ainsi, chez le poète, « le temps commun, immense, soudain, s’abat, se localise (…) à moins qu’il ne file, comme une stridence entre ciel et mer, et ne fuie avec la blanche odeur du tourment (3) ». Pour Davreu, toute écriture est un voyage, une traversée de ce temps toujours pluriel, inassignable ; dans le trajet vers l’Autre, c’est une marche pour s’extirper de la nuit inlassablement recommencée. La traduction, tout entière tendue vers cette rencontre avec l’Autre se pose-t-elle chez lui comme le pas à pas d’un exil créateur, comme la réinvention incessante de la langue « dans le cheminement/acheminement jamais achevé de et vers la parole (4) ». Une parole qui, revisitée par une langue étrangère, devient susceptible de mettre au jour quelques possibles insoupçonnés.
Ainsi, rompu à l’exercice de la traduction – il a notamment traduit de nombreux ouvrages de John Keats, Percy Shelley et Graham Swift –, c’est d’abord en tant que poète que Davreu s’est immiscé dans l’écriture sophocléenne. Partageant avec l’auteur tragique de même qu’avec Wajdi Mouawad une même expérience sensible et sensorielle du paysage méditerranéen rattachée à l’enfance, le poète-traducteur s’est engagé sur le « chemin [qui] a nom Sophocle » en se posant comme « archéologue-inventeur ». Ses traductions, imprégnées de musicalité et porteuses d’un souffle poétique plus affirmé que certaines traductions canoniques – celles de Robert Pignarre, par exemple, ou celles, plus récentes, de Jacques Lacarrière – font-elles entendre autrement les voix qui s’élèvent chez Sophocle. Désespérées, obstinées ou douloureuses, ces voix venues du fond des âges et refaçonnées par la plume de Davreu arrivent aujourd’hui jusqu’à nous et font résonner, à nouveau et de façon toute singulière, leurs chants d’amour, leurs quêtes, leurs douleurs impérissables.
1. Robert Davreu, « Penser l’exil », dans Les Tigres de Wajdi Mouawad, op. cit.
2. Robert Davreu, Les Grecs ressuscités, op. cit.
3. Claude Mouchard, dans Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, sous la direction de Michel Jarrety, Paris, PUF, 2001
4. Robert Davreu, « Penser l’exil », op. cit.
Par Catherine Cyr
Trois voix. Trois paroles féminines qui, face à l’inacceptable, et bravant l’inéluctable, s’élèvent avec détermination contre l’arbitraire des lois humaines, contre l’injuste impunité du crime, contre le destin lui-même, dicté par des dieux lointains mais à la volonté desquels il est toujours périlleux de se soustraire. Les pièces Les Trachiniennes, Antigone et Électre, nées de la plume de Sophocle au Ve siècle avant notre ère, font entendre les voix solitaires d’héroïnes qui, progressivement séparées de tous, de leurs adversaires bien sûr, mais aussi de leurs proches et des divinités, sourdes à leurs prières s’engagent dans un chemin qui ne permet pas de retour en arrière. Animées par une volonté inébranlable, touchant la démesure et convaincues, jusqu’à l’aveuglement, de la justesse de leurs désirs et de leurs choix, ces trois femmes incarnent, comme presque tous les protagonistes sophocléens, la résolution comme la solitude de celui ou de celle qui refuse tout compromis, fût-ce au prix de la déraison ou au péril de sa propre vie.
À la différence de son prédécesseur Eschyle, chez qui priment le sang et le sacré dans un monde où les divinités sont puissamment agissantes, Sophocle place l’humain au centre de toutes choses. Chez lui, bien que les oracles et que divers arrêts divins président encore à la destinée des hommes, son écriture, ancrée dans un moment de doute à propos de l’enchantement du monde, au seuil de l’avènement d’un « crépuscule des dieux », dépeint un univers progressivement éloigné du divin. Face à la volonté ferme mais distante de dieux désormais muets, inatteignables, l’être humain, fragile et imparfait, se fait peu à peu l’épicentre d’une oeuvre où s’agitent des conflits insolubles.
Par Catherine Cyr


